Fini de rire pour Thomas Ngijol ? L'acteur va vous étonner avec Indomptables, sa nouvelle réalisation
Maximilien Pierrette
Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

Passé par le dernier Festival de Cannes, "Indomptables" s'inspire d'un documentaire qui a durablement marqué Thomas Ngijol, et lui permet de s'éloigner de la comédie, en tant qu'acteur et réalisateur.

On ne parlera pas ici de "faire son Tchao Pantin", tarte à la crème qui ressort dès qu'un acteur de comédie s'aventure dans une voie plus sérieuse, et qui doit son nom au titre du film de Claude Berri dans lequel Coluche avait pris le contrepied de son image publique, avec un César à la clé en 1984. Mais il n'empêche qu'Indomptables se présente comme un virage dans la carrière de Thomas Ngijol.

Découvert au Jamel Comedy Club, aux côtés de son compère Fabrice Eboué, il s'est affirmé comme l'un des hommes les plus drôles de France, sur scène comme sur petit et grand écran. Qu'il soit uniquement devant la caméra ou qu'il endosse la casquette de réalisateur. Accompagné (par Lionel Steketee et, justement, Fabrice Eboué sur Case départ, puis sa compagne Karole Rocher sur Black Snake) ou seul, comme sur Fastlife et ce long métrage qui sort ce 11 juin dans nos salles après un passage par la Quinzaine des Cinéastes du dernier Festival de Cannes.

Indomptables
Indomptables
De Thomas Ngijol
Avec Thomas Ngijol, Danilo Melande, Bienvenue Mvoe
Sortie le 11 juin 2025
Presse
3,6
Spectateurs
3,5
louer ou acheter

S'inspirant du documentaire Un crime à Abidjan, dont il transpose l'action au Cameroun, pays d'origine de ses parents, il met en scène un homme, le commissaire Billong (joué par Thomas Ngijol lui-même), qui enquête sur le meurtre d'un officier de police et se retrouve poussé dans ses retranchements, personnels et professionnels. Le thriller annoncé prend alors des atours psychologique et social, en parlant de violence systémique ou de famille, l'un des sujets de prédilection de celui qui, comme il nous le confirme, a mis beaucoup de lui dans cette étonnante quatrième réalisation.

AlloCiné : Quand avez-vous découvert "Un crime à Abidjan", et qu'est-ce qui vous avait marqué dedans, au point de vouloir en tirer un film ?

Thomas Ngijol : Je l'ai vu fin années 90, lors de sa diffusion sur Arte. Ça m'avait marqué dans le sens où la figure de ce commissaire m'a étrangement rappelé celle de mon père : chez moi, il y avait une photo de lui qui était gendarme dans sa vie passée au Cameroun, qui avait donc cette fonction liée à l'autorité. Donc ça m'a un peu connecté - quelque part dans mon inconscient ou pas - à moi, à ma vie, à mon histoire, mais je n'ai pas tout de suite voulu l'adapter, j'étais bien trop jeune et pas dans ce métier. C'est revenu il y a deux ans, quand j'ai fini mon dernier spectacle, mon dernier seul en scène : j'avais touché un truc par rapport à mes enfants, par rapport à la filiation, à l'héritage, à tout ce qui est lié à la communication. J'avais comme explosé une sorte de plafond de verre et j'ai eu envie de continuer.

Je n'avais pas une envie folle de comédie, de dérision. J'avais envie de continuer à creuser ce truc qui, au final, me faisait du bien, via la figure paternelle de mon père et moi-même en tant que papa. J'ai commencé à revenir vers le doc, parce que je me disais souvent : "Imagine, si papa avait été flic" (rires) Cette phrase a été un déclencheur dans le sens où je me suis dit : "Tiens, je vais essayer d'adapter ce documentaire et d'y mettre de l'intime." Ce serait une façon de parler de moi, de mon enfance entre guillemets, de celle de mes frères et de mes soeurs, évidemment, et de la figure paternelle de ma mère à un certain niveau.

Avec un peu de pudeur, un peu de distance, en saupoudrant tout ça d'un polar dans un univers où on ne sera que focalisé sur ses caractères, et au Cameroun. On m'a parfois demandé si j'aurais pu situer l'histoire ailleurs, mais non : si j'avais placé cette histoire en France, on aurait lié ça à l'immigration, à des choses qui ne sont pas le sujet du film. Et là, je voulais parler d'un rapport à une famille, donc je voulais mettre cet homme sous tension dans sa vie professionnelle, via cette enquête qui lui bouffe un peu la tête et cette famille au bord de l'implosion.

Cette nécessité de situer le récit au Cameroun, on la ressent face au film car on voit que vous vouliez aussi faire un portrait du pays de vos parents.

Complètement ! C'est un film où je rends un peu de ce que le Cameroun m'a donné. Ou en tout cas du soutien que je sens de par les populations, la jeunesse, et aussi mes grands-parents, d'un point de vue spirituel ou autre. Je trouve que c'est aussi beau que leur petit-fils, qui est né et a grandi en France, n'oublie pas d'où il vient, et y revienne d'une façon certes artistique, mais leur rende hommage à travers son métier, son art. Je trouve que ça raconte beaucoup de choses. Pour moi, en tout cas, ça raconte beaucoup et ça raconte beaucoup de choses à mes enfants aussi.

Si j'avais placé cette histoire en France, on aurait lié ça à l'immigration, à des choses qui ne sont pas le sujet du film

Vous avez parlé de faire un film sur vous, cela veut dire qu'il était évident dès que le départ que vous alliez jouer le rôle principal, là où plusieurs acteurs qui réalisent refusent souvent de le faire ?

Oui parce que ça touchait à l'intime. Si c'était une autre réalisation, sur un sujet avec lequel j'ai de la distance, la question serait peut-être posée, mais là il y a trop d'intime pour que ce soit le cas. Je savais que j'allais réaliser ET que j'allais jouer. J'étais habité par le sujet, par le personnage. Tout m'était familier, j'étais connecté au sujet, donc il fallait que ça se passe comme ça, il n'y avait pas d'autres alternative.

Est-ce un personnage dont vous vous sentez proche ou, au contraire, qui incarne des craintes, ce que ne voudriez pas être ? Car il y a des questionnements sur la violence, sur le patriarcat, qui font écho avec la société actuelle.

C'est un peu des deux, franchement, si je suis honnête avec toi. Je suis éloigné de lui parce que j'ai réussi, entre guillemets, à mettre des mots là où il merde, à faire une sorte d'analyse. Et en même temps, je suis concerné : je suis un peu lui aussi parce que, personnellement, je suis l'enfant de mon père, je suis l'enfant d'une éducation dont je ne suis pas totalement émancipé. J'ai encore ces choses qui sont en moi, tout comme il y a des choses ultra intéressantes que je conserve, qui ont fait l'homme que je suis aujourd'hui. Et puis il y a des choses dont je suis conscient qu'elles sont datées (rires)

Je ne dirais pas qu'elles ne sont plus d'actualité, mais elles ne sont pas utiles et je ne les vois pas tant avec humour et ironie que comme un combat dans ma vie de tous les jours, pour que ça ne l'impacte pas. Parce que j'ai une femme et des filles, et parce que je suis un citoyen dans cette société française, et que ça ne limite pas à la bienveillance envers la gente féminine ou nos familles. J'ai besoin d'être en paix avec ça mais je sais aussi que je fais partie du problème, comme beaucoup. Il faut avoir l'humilité de reconnaître qu'on a été construits sur plein de bases qu'il faut un peu déconstruire. Il faut avoir ce courage, cette volonté, mais on fait partie du problème. Mais rien qu'en disant ça, il y a une vraie avancée déjà.

Why Not Production

Vous avez dit plus tôt ne pas avoir envie de comédie après votre dernier spectacle : comment s'est passé ce moment où vous avez dû approcher des producteurs pour leur dire que vous vouliez faire un film sérieux, au sein d'une industrie qui aime mettre les gens dans des cases ?

(rires) Pour moi c'est du 50/50 : ce n'est pas tant un film sérieux que dans la continuité de ce que je suis. Quand je disais que je n'avais pas envie de comédie, c'est juste qu'en sortant de mon spectacle, ce que je ressentais n'était pas quelque chose de l'ordre de la comédie, mais quelque chose d'émotionnel que je ne peux pas expliquer de façon très claire comme ça, une envie de creuser à un endroit.

Mais d'un point de vue professionnel... J'ai quelques souvenirs lointains de gens à qui je parle de ce projet et qui me disent : "Ouais, intéressant, mais bon, tu ne veux pas faire un truc plus... (rires) Voilà, on a envie de se marrer. Et puis c'est ça qui fait des entrées !" Mais ça n'a jamais été ce qui m'a guidé, sinon j'aurais fait des comédies beaucoup plus populaires, j'aurais été beaucoup plus dans le calcul, même sur scène. Mais j'ai besoin d'être aligné, parce qu'avant d'être le comédien, le réalisateur, je suis un homme, je suis un citoyen. Je suis surtout l'homme que je suis, avec l'éducation que j'ai eue et j'ai besoin d'être droit : quand je suis droit et aligné, c'est là que je me sens fort. Si je sens que je commence à faire des compromis ou calculer, je m'affaiblis.

Bizarrement, ce projet semblait être le plus fragile depuis Case départ, qui était une première co-réalisation, assez surprenante et culottée à cause de son sujet [l'esclavage, ndlr], et je vais pour la première fois au Festival de Cannes en tant que réalisateur, à la Quinzaine des Cinéastes. Il se passe des choses chouettes et je ne l'avais pas calculé, je ne l'avais pas prévu. J'ai juste suivi mon instinct, et mon instinct a bien fait les choses. Je pense que, quand on fait les choses avec le cœur - comédie ou pas comédie, drame ou pas drame - qu'on fait les choses sincèrement, on en sortira toujours le meilleur de nous-mêmes. Après, il peut se passer des belles surprises.

On a justement vu cette émotion, lorsque vous avez présenté le film au Festival de Cannes, et compris à quel point c'était l'aboutissement d'un projet personnel et de longue date.

Oui, c'était pas le plan (rires) Ce n'était pas le plan mais ça se finit plutôt bien. C'est super parce que ce métier, peut ne pas être toujours simple, il y a beaucoup de remise en question. Et quand on aborde les choses de façon authentique et qu'on en récolte les fruits, que les gens vous adoubent - parce qu'être adoubé par la Quinzaine, par le Festival de Cannes, ce n'est pas rien. Et ça arrive à un âge où je sais bien le recevoir. J'ai un parcours de vie qui fait que je prends ça vraiment chaleureusement : je suis content, mais je ne vais pas fanfaronner. Ça fait du bien et ça rend fort pour la suite, parce que je sais, à travers cette expérience, que ça me rendra encore plus exigeant pour les prochaines aventures que je vais aborder en tant que réalisateur.

Est-ce que chaque expérience en tant que réalisateur vous fait grandir en tant qu'acteur, et inversement ?

Pas forcément. Après, si je me base vraiment sur ce film, disons qu'il y a une partie que j'ai tellement peu montrée que, oui, je me doute bien qu'il y a plein de gens qui vont me redécouvrir, qui me découvriront et verront d'autres choses. Mais moi, je le savais que j'avais certaines choses enfouies, qui ne demandaient qu'à sortir, à tel point que même les gens qui me voient sur scène, qui m'y ont suivi ou qui m'y suivent encore, ne sont pas très surpris. Parce que la colère était sur scène, en fait. Sous d'autres formes, mais elle a toujours été là. Donc, à un moment donné, il fallait la bonne plateforme, et c'est peut-être ce film.

Et j'espère qu'il y en aura d'autres. D'autres choses avec un ton différent, mais sans renier la comédie, parce que j'adore ça aussi. C'est juste que je n'ai jamais été très conformiste. Je n'aime pas les cases, j'aime bien être libre. Je n'ai pas fait ce métier en me disant que j'allais m'enfermer à un endroit. Donc, j'ai l'opportunité d'ouvrir le champ des possibles et on va continuer tant qu'on le peut avec cette philosophie.

Ce n'est pas tant un film sérieux que dans la continuité de ce que je suis

A quel point votre expérience de la comédie vous a servi sur ce projet, policier et plus sérieux ?

La comédie, c'est une émotion, c'est la vie. Mais le truc c'est que je déteste le cabotinage dans la comédie, et encore plus dans la vie. Ce sujet m'était proche, au final, parce qu'on parle beaucoup du manque de communication, de la difficulté à communiquer, et qu'à travers ça, on fait une introspection. On voit sa vie, on se dit qu'on ne parle pas beaucoup, nous, dans nos foyers. Que le silence, il dit parfois tellement de choses. Donc, au final, le rythme de la comédie avec le vécu, ça me suffit pour comprendre qu'on on ne va pas trop en faire, qu'on va être juste.

Et surtout, quand on est une société comme le Cameroun, on évolue dans cette société, dans ce film. C'est très riche, c'est très expressif. Donc on a tout ce qu'il faut pour rester dans la vie et ne pas trop appuyer la comédie. Même la gravité a une couleur particulière, une saveur particulière. Donc entre le lieu de tournage et les comédiens qui étaient vraiment formidables, tout était bien. On avait les bons ingrédients pour faire un film qui ressemblait à ce que j'avais envie d'exprimer.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 3 juin 2025

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet