"J'étais complètement sourd aux réalités" : sorti en 2016, ce film historique a bien failli détruire la carrière de son réalisateur
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Après "12 Years a Slave" qui avait remporté trois Oscars, l'acteur - réalisateur Nate Parker tentait de marcher dans ses pas en creusant la question de l'esclavage aux Etats-Unis dans "Birth of a Nation", qui s'est révélé être un désastre absolu...

Depuis Naissance d'une nation en 1915 de D.W. Griffith, qui donnait de l’Histoire de l’esclavage une lecture fallacieuse et raciste destiné à alimenter une propagande en faveur de la politique ségrégationniste, rares sont les films hollywoodiens ayant témoigné de la réalité de l’esclavage aux Etats-Unis.

Si la série Racines de 1977 reste une des plus fameuses évocations à l’écran de l’esclavage, elle n’était en revanche pas exempt de défauts, à commencer par le manque de rigueur sur certains faits ou de soucis du détails (ce qui n’enlève en rien ses qualités, soi-dit en passant). Mais elle eut de vraies vertus pédagogiques : avant sa diffusion sur le petit écran, beaucoup d'Américains ignoraient encore le passé esclavagiste du pays.

Un premier film salutaire à la portée historique

Souvent présenté comme l’héritier de Spike Lee, le britannique Steve McQueen livrait en 2014 avec 12 Years a Slave un film salutaire et historique. Pour au moins deux raisons. La première : il s’agissait du premier film hollywoodien traitant du thème de l’esclavage réalisé par un metteur en scène noir ; fût-il non américain.

La seconde : un point de vue qui tranchait radicalement avec les productions cinématographiques passées. Ici, le film épouse le point de vue de Solomon Northup, homme libre réduit à l’état d’esclave. Un témoignage essentiel écrit par l’intéressé en 1853. 101 fugitifs ont publié un ouvrage sur leur esclavage aux Etats-Unis, mais seul Solomon Northup a raconté son histoire d’homme libre, puis celle de sa captivité, et celle de sa liberté recouvrée.

Couronné par trois Oscars, dont celui du Meilleur film, 12 Years a Slave sera en outre un beau succès au box office, avec plus de 187 millions de dollars récoltés, pour un budget de production de 20 millions.

(Re)naissance d'une nation

C'est sur ce terreau à priori très favorable que le réalisateur Nate Parker souhaitait apporter sa contribution avec Birth of a Nation, sorti deux ans après le film de McQueen.

Le film relate l'histoire de Nat Turner, esclave afro-américain né en 1800 et mort pendu en 1831. L'homme avait conduit une révolte sanglante et extrêmement violente en août 1831. Turner est décrit à l'époque comme un criminel sanguinaire. Il sera capturé dans son comté de Southampton en Virginie, jugé et condamné à mort. Son action révolutionnaire a malheureusement mené les autorités à voter des lois encore plus restrictives envers les esclaves.

Twentieth Century Fox

C'était le premier film réalisé par le comédien Nate Parker, qui avait investi 100.000 dollars de son propre argent dans ce projet qui lui tenait particulièrement à coeur. L'acteur souhaitait en effet de le porter à l'écran depuis 2009, date à laquelle il avait commencé à en écrire le script, qu'il a nourri par la lecture de plusieurs livres soigneusement documentés.

The Fires of Jubilee: Nat Turner’s Fierce Rebellion de Stephen B. Oates, professeur d’histoire à l’université du Massachusetts; The Rebellious Slave: Nat Turner in American Memory du professeur d’histoire Scot French; et The Southampton Insurrection publié en 1900 par William Sidney Drewry; un ouvrage rare basé sur des entretiens avec des témoins vivants.

"L’histoire est à portée de main si on se donne la peine de s’y intéresser"

"L’histoire est à portée de main si on se donne la peine de s’y intéresser. Nat Turner est souvent considéré comme une figure "controversée", mais il ne l’est à mon sens pas plus que bien d’autres personnalités américaines. Le Président Truman, par exemple, et bien d’autres, ont pris des décisions controversées qui ont coûté la vie à de nombreux êtres humains au nom de la paix", expliquait le cinéaste.

Le fait que son film possède le même titre que celui de D.W. Griffith ne doit évidemment rien au hasard. Nate Parker avait souhaité utiliser le même titre afin de dénoncer la vision raciste du film de Griffith, qui faisait notamment passer les membres du Ku Klux Klan pour des héros et les noirs pour des brutes sanguinaires.

Twentieth Century Fox

"Nat Turner s’est mû en leader en dépit d’incroyables obstacles. Dans la culture populaire, l’esclavage est souvent traité à travers des histoires de souffrance et de persévérance, mais l’histoire de Nat Turner est bien plus que cela : c’était un esclave mais également un rebelle qui s’est élevé contre l’injustice. Son histoire devait être racontée avec sincérité, elle est incroyablement pertinente et témoigne de l’aspiration à la paix raciale dans ce pays.

Pour moi, intituler ce film The Birth of a Nation était une manière de me réapproprier ces mots, de réparer une injustice et de transformer ce titre en source d’inspiration. Il soulève une question que nous devons impérativement nous poser si nous voulons réussir à surmonter cette épreuve ensemble, en tant que nation : lorsque l’injustice frappera à notre porte, la combattrons-nous de toutes nos forces ?" s'interrogeait Nate Parker.

Un désastre au box office

Auréolé du prestigieux Grand Prix décerné au festival du film de Sundance, ainsi que le Prix du public, Birth of a Nation aurait pu suivre la même trajectoire que son aîné sorti deux ans auparavant.

C'est en réalité l'exact contraire qui s'est passé : un colossal échec au box office, peinant à atteindre les 16,7 millions de dollars. Et dire que le distributeur Fox Searchlight avait acheté le film 17,5 millions de dollars - un record à l'époque- à l'issue des retours ultra enthousiastes de Sundance... Sacrée douche froide.

Que s'est-il donc passé ? Deux mois à peine avant sa sortie aux Etats-Unis, en plein mois d'août, le magazine Variety rapportait dans ses colonnes le suicide d'une femme qui avait accusé Nate Parker, 17 ans plus tôt, de l'avoir violée. Des accusations également portées à l'encontre de Jean McGianni Celestin, co-scénariste du film et ami de Nat Parker. Si ce dernier fut acquitté de tous les chefs d'accusation en 2001, Celestin a été reconnu coupable d'agression sexuelle et a passé près de deux ans en prison.

Twentieth Century Fox

Alors que l'acteur - réalisateur était en pleine tournée promotionnelle pour le film, cette information fut absolument dévastatrice : les médias ne posaient logiquement plus de questions sur le film, mais sur cette affaire. A cela s'est ajouté des appels au boycott du film, jusque dans la sphère des spectateurs afro-américains, comme le relatait cet article du Guardian publié début octobre 2016.

Tout en rappelant son innocence, Nat Parker avait également déclaré qu’il ne s’excuserait pas pour cette affaire, et demandait plutôt aux gens de laisser tout ça de côté pour se concentrer davantage sur son film. Une défense bien malheureuse, qui l'a beaucoup desservi; ses détracteurs ne manquant pas de souligner sa froideur et son manque de compassion.

"The Birth of a Nation est un film profondément problématique"

Birth of a Nation n'a pas davantage bénéficié de mansuétude de la part d'historiens spécialisés sur le sujet, comme l'historienne Leslie M. Alexander, professeure au département d'études afro-américaines et africaines de l'université de l'État de l'Ohio, où elle est spécialisée dans la culture noire et la conscience politique du XIXe siècle.

Dans un billet publié le 6 octobre 2016 à propos du film sur le site The Nation, elle se livre à une analyse assez dévastatrice de l'oeuvre. "De la représentation des femmes noires à celle de l'esclavage, le film de Nate Parker est profondément défectueux et historiquement inexact" écrit-t-elle dès l'entame de son billet.

Twentieth Century Fox

"Après avoir assisté à une projection en avant-première du film, je sais maintenant que Parker a lamentablement échoué dans sa mission. Contrairement à ses promesses de "fidélité historique", Parker a créé un film profondément imparfait et historiquement inexact qui exploite et déforme l'histoire de Nat Turner et l'histoire de l'esclavage en Amérique. Presque tout dans le film - des relations de Turner avec sa famille à sa vie d'esclave, en passant par la rébellion elle-même - est une pure invention".

Elle achève son billet ainsi : "Y a-t-il quelque chose de positif dans ce film ? Oui. Mais les avantages ne l'emportent pas sur les inconvénients. The Birth of a Nation est un film profondément problématique qui donne une image erronée de Turner et de sa rébellion, et qui envoie des messages insidieux sur l'esclavage et les rôles multiples des femmes noires dans la bataille pour la liberté".

"j’étais complètement sourd aux réalités"

Nate Parker n'évoquera cette affaire qui a failli lui coûter sa carrière que trois ans plus tard, alors que son nouveau film, American Skin, était présenté à la Mostra de Venise.

"Les trois dernières années ont été une expérience enrichissante pour moi. La réalité, c’est qu’il y a trois ans, j’étais complètement sourd aux réalités, certaines conjonctures. Beaucoup de gens ont été blessés par la façon dont j’ai réagi et la façon dont j’ai abordé les choses et je m’excuse auprès de ces gens. Ca a été tout un cheminement. Je me sens très chanceux d’être ici, au festival de Venise avec un film auquel je crois désespérément" avait-il déclaré durant la conférence de Presse de son film.

Et d'ajouter : "J'ai appris, je continuerai d’apprendre. J’ai maintenant 39 ans et j’espère que j’ai encore un long chemin à parcourir et que je peux continuer à acquérir de la sagesse des autres, pour être introspectif quant à mes origines et ce que j’ai vécu".

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