Dans son immense carrière, Robert de Niro a eu le privilège de jouer de fabuleux méchants. On songe évidemment à Al Capone dans les Incorruptibles. L'auto destructeur Jack LaMotta dans Raging Bull; car même si ce personnage n'est peut-être pas un méchant au sens traditionnel du terme, Raging Bull n'hésite pas à mettre en évidence à quel point il peut être horrible.
Un beau père tyrannique dans Blessures secrètes. Le Diable en personne dans Angel Heart. Ses multiples rôles de mafieux dans les films de son vieux complices Martin Scorsese. Une monstrueuse figure paternaliste dans Killers of The Flower Moon, qui dissimule sous des airs de respectabilité des sommets de perversité manipulatrice aux conséquences funestes...
La vengeance est à moi
Il nous semble pourtant que, dans cette thématique, tout en haut de la pile, se dresse sa composition de Max Cady, dans Les Nerfs à vif. Dans cette septième collaboration avec Scorsese sortie en 1991, l'acteur y livre peut-être une des plus effrayantes compositions de l'Histoire des films d'horreur et des thrillers.
Dans ce remake du déjà formidable thriller de J. Lee Thompson où Robert Mitchum jouait le rôle de Max Cady, Les Nerfs à vif version Scorsese peut résumer son histoire ainsi. Max Cady, condamné à quatorze années de prison pour viol et voie de fait sur une mineure, est à nouveau libre.
"C'est en taule, moi, que j'ai appris à lire. D'abord Betty et ses animaux. Ensuite des bandes-dessinées. Puis des bouquins de Droit" lâche-t-il dans le film. Pour survivre dans son impitoyable univers carcéral, il s'est forgé une hallucinante discipline corporelle pour s'endurcir encore plus, tout en marquant sa chair de tatouages comme autant de préceptes de conduite.
A moi la vengeance... Le temps est proche... Mon heure n'est pas encore venue... Vérité et Justice, gravés comme une allégorie de la balance de la Justice, fixée sur la croix du Christ... Des tatouages qui traduisent en vérité l'unique but désormais poursuivi par Cady : exercer sa vengeance sur son ancien avocat Sam Bowden, qu’il estime responsable de son incarcération...
Le film devait être à l'origine réalisé par Steven Spielberg, qui fera finalement l'échange avec Scorsese. Ce qui dérangeait Scorsese dans le scénario de Spielberg, c'était précisément ce que ce dernier aimait : une famille américaine innocente qui était subitement la proie de l'horreur.
Aux côtés de Wesley Strick, Scorsese a réécrit le scénario, pour en faire une famille adepte du mensonge, et dont les conséquences de son immoralité seront dévastatrices, permettant à Max Cady d'exercer une vengeance hallucinante.
"C'est devenu une manie très importante pour son personnage"
En bon adepte de la Method Acting, Robert de Niro s'est bien entendu investi à fond dans son rôle, que ce soit pour se sculpter un corps d'athlète durant des mois, jusqu'à donner 5000 $ à un dentiste afin qu'il lui triture les dents pour les rendre plus menaçantes. Après le tournage, il lâcha encore 20.000 $ pour se les faire réarranger. Même pour ses hallucinants tatouages, dont il a eu l'idée. Il est allé chercher un spécialiste en Ecosse, qui avait mis au point une encre capable de faire tenir les tatouages durant des mois.
"J'ai parlé à des gens du Sud et j'ai envoyé quelqu'un enregistrer des prisonniers condamnés pour viol et pour les méfaits dont Max Cady a été jugé coupable" raconte de Niro dans le formidable making of du film signé par le maître du genre, Laurent Bouzereau. "J'ai examiné toutes les cassettes, et j'en ai pris différentes choses, à la recherche de tout ce que je pouvais utiliser".
Max Cady ne se contente pas d'avoir le corps couvert de tatouages citant des versets de la Bible. Il cite aussi abondamment les Saintes Ecritures ou des mystiques comme Angelus Silesius, dont les répliques claquent comme autant de châtiments à venir. "Je suis à l'image de Dieu et Dieu est à mon image ! Je suis aussi grand que Dieu, et lui est aussi petit que moi ! Il ne peut être au-dessus de moi, ni moi en-dessous de lui !"
Universal Pictures
Cherchant à pousser encore plus loin cette approche du personnage, de Niro avait fait cette demande au scénariste Wesley Strike : "la veille des scènes importantes, Bob laissait un message pour moi à l'hôtel, pour que j'ai 3, 4 ou 5 citations de la Bible toutes prêtes, au cas où il ait envie de les utiliser. C'est devenu une manie très importante pour son personnage".
Il y a du Travis Bickle de Taxi Driver dans Max Cady. Mais là où Bickle perd petit à petit le sens des réalités, Max Cady, lui, n'est plus de notre monde dès le début du film. Ses colères bibliques lui confèrent une force et une endurance surnaturelle, le transformant en ange de la vengeance.
"Je suis plus fort que vous tous, que ce soit en lecture, que ce soit en culture, que ce soit en philosophie de la vie ! Et je vivrai plus longtemps que vous !" lâche Cady dans sa fameuse scène où il prend le dessus contre des agresseurs payés par son ex avocat. Cady, un symbole aussi des peurs refoulées et des désirs non exprimés de la famille américaine.
34 ans après, sa terrifiante composition n'a toujours pas fini de nous hanter...