"J'ai passé de nombreuses années de ma vie ainsi" : sorti il y a 55 ans, cet extraordinaire film, longtemps invisible, est l'unique réalisation de son auteure disparue à 48 ans
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Unique film de sa réalisatrice, Barbara Loden, qui sera emportée par un cancer à l'âge de 48 ans, "Wanda", sorti en 1970 et longtemps invisible, est un extraordinaire portrait de femme doublé d'un puissant manifeste féministe.

Foundation for filmakers

Ce n'est pas exactement une découverte. Le tournage d'un film, devant et / ou derrière la caméra, n'est pas toujours un long fleuve tranquille. L'expérience peut même carrément virer à l'extrême, comme ce fut le cas pour Apocalypse Now, dont le tournage homérique est raconté dans l'hallucinant making-of Heart of Darkness. Ou encore Fitzcarraldo de Werner Herzog, et ses relations conflictuelles avec Klaus Kinski.

Si certains talents du cinéma ne manifestent pas spécialement l'envie de coiffer un jour la casquette de réalisateur ou de réalisatrice, tout aussi nombreux sont ceux qui finissent par céder aux sirènes de la réalisation, par envie et / ou par défi.

Reste que certaines de ces tentatives ne seront pas reconduites. Pourquoi ? Expériences douloureuses et épuisantes, raisons financières... Ce ne sont pas les explications qui manquent.

Un exemple bien rare pour son époque

C'est à l'aune de ces considérations que s'impose la découverte d'un film majuscule, sorti en 1970 : Wanda. Avec ce premier et unique long métrage, un drame tragique qu'elle a écrit, réalisé et dans lequel elle a joué, Barbara Loden a signé une œuvre révolutionnaire du cinéma indépendant américain, donnant vie à un type de personnage féminin très rarement vu à l'écran à l'époque.

En voici la bande-annonce..

Wanda, c'est la douloureuse histoire d'une femme qui ne supporte plus le milieu misérable où elle vit, en Pennsylvanie. Renvoyée de l'usine où elle était employée, elle décide de quitter son mari mineur et leurs deux enfants, sans se retourner. Commence une errance à travers la ville où Wanda, sans la moindre ressource, finit par s'accrocher à Norman Dennis, un minable commis-voyageur qui arrondit ses fins de mois en volant. Bien que Norman se montre brutal à son égard, Wanda accepte à contrecoeur de le suivre dans sa vie de rapine...

"j'ai passé de nombreuses années de ma vie ainsi"

Barbara Loden, épouse de l'illustre Elia Kazan, avait tourné dans plusieurs films hollywoodiens. Mais elle souhaitait prendre ses distances avec le côté clinquant de l'usine à rêves. Avec Wanda, Loden s'offre un espace alternatif où une histoire féminine peut être justement racontée du point de vue d'une femme, à une époque où il était encore très, très rare de croiser la route de femmes réalisatrices, dans une industrie où les voix féminines étaient souvent réduites au silence.

Inspirée par un article paru dans un journal local où une femme remerciait un juge de la condamner à 20 ans de prison, Barbara Loden emprunte avec son film les codes du cinéma expérimental, du low budget aussi, et ses imperfections inhérentes au genre. "C'était en quelque sorte basé sur ma propre personnalité" avait-t-elle confié. "Une sorte de passivité, d'errance, passant d'une personne à l'autre, sans direction — j'ai passé de nombreuses années de ma vie ainsi".

Foundation for filmakers

A l'époque de la sortie du film, certaines critiques qualifièrent justement l'héroïne de trop passive, beaucoup trop victime de son sort. C'était oublié un peu vite que Loden permet à son personnage d'être à la fois vulnérable et complexe, brossant le portrait effrayant d'une vie fortement marquée par l'emprise du patriarcat. Aux yeux de Loden, il est difficile de trouver sa place, son autonomie et même son identité, dans un monde où la misogynie et le sexisme sont profondément enracinés.

Ce puissant manifeste féministe, qui a pavé la voie à de nombreuses cinéastes à venir et en devenir, a hélas longtemps été oublié et négligé, au point de devenir invisible durant des années. Restauré outre-Atlantique avec notamment le soutien de la Film Foundation de Martin Scorsese, Wanda a enfin pu être redécouvert, notamment dans le cadre de projections dans divers festivals.

Reste un bien triste épilogue... Après ce brillant coup d'éclat, la trajectoire de Barbara Loden fut aussi brève qu'une étoile filante. Elle n'a réalisé que deux courts métrages éducatifs en 1975, et n'a jamais réussi à obtenir le financement nécessaire pour réaliser un autre long métrage. En 1980, elle sera emportée par un cancer du sein, à l'âge de 48 ans.

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