"Une autre facette de Dwayne Johnson" : comment ce biopic offre à la star l'un des plus beaux rôles de sa carrière ?
Maximilien Pierrette
Un feel-good movie avec une BO aux petits oignons, un drame situé dans l’Amérique rurale, une pépite qui prend le pouls des États-Unis, il aime se pencher sur la dernière sensation venue de l’autre côté de l’Atlantique.

Passé par Venise, où il a été récompensé pour sa mise en scène, "Smashing Machine" de Benny Safdie sort dans nos salles ce mercredi 29 octobre, et nous présente un Dwayne Johnson méconnaissable, physiquement et en tant qu'acteur.

Des Jumanji aux Fast & Furious, où il est censé revenir après avoir enterré la hache de guerre avec Vin Diesel, en passant par Jungle Cruise, Red Notice et autres Red One, on craignait de voir Dwayne Johnson ne jamais sortir des films d'action, option comédie, dans lesquels il semblait plus jouer son propre rôle qu'autre chose. Et ça n'est pas l'anti-héros qu'il incarne dans l'opus DC Black Adam qui a changé les choses, à tel point que l'espoir de voir aboutir ce projet de biopic sur Mark Kerr, pionnier des arts martiaux mixtes, dans les années 90, paraissait s'amenuiser.

Jusqu'en décembre 2023 et cette annonce que l'on n'attendait plus : intitulé Smashing Machine, le long métrage allait bel et bien voir le jour, et il s'agirait du premier opus mis en scène par le seul Benny Safdie, sans son frère Josh, parti signer un autre biopic (Marty Supreme avec Timothée Chalamet, prévu pour le 18 février 2026 en France).

Smashing Machine
Smashing Machine
Sortie : 29 octobre 2025 | 2h 04min
De Benny Safdie
Avec Dwayne Johnson, Emily Blunt, Lyndsey Gavin
Presse
3,5
Spectateurs
3,0

Tourné entre mai et août 2024, et passé avec succès par le Festival de Venise il y a quelques mois, où il a reçu le Lion d'Argent de la Mise en Scène, Smashing Machine est enfin dans nos salles et nous rappelle ce temps où Dwayne Johnson valait mieux que son statut d'ancien catcheur passé des rings aux plateaux de cinéma et parvenait à nous surprendre. S'il est impensable d'imaginer un tel projet sans lui, tant ce qu'il raconte sur la souffrance du corps et les sacrifices que l'on s'impose pour son art fait écho à son propre parcours, il parvient à sortir de sa zone de confort.

Grâce à une transformation physique à grand renforts de prothèses et de maquillage pour recouvrir ses imposants tatouages (et ajouter les cicatrices visibles sur le corps de Mark Kerr), et ce portrait d'un pionnier qui va devoir s'adapter à des changements et tenter de rester au sommet, non sans mettre un genou à terre et faire preuve de toxicité envers sa femme jouée par Emily Blunt, qu'il retrouve quatre ans après Jungle Cruise.

En attendant de savoir si ce rôle lui vaudra un Oscar dont les gens parlent déjà (ou au moins une nomination) et s'il s'agit d'un virage ou d'un simple pas de côté dans sa carrière, Benny Safdie revient avec nous sur cette collaboration, les défis de ce premier long métrage solo et la manière dont on peut (ou pas) éviter l'ombre de Rocky quand on fait un film qui parle de sport de combat.

AlloCiné : Qui a été à l'initiative de ce projet ? Est-ce vous qui êtes allé chercher Dwayne Johnson ou lui qui est venu vous trouver ?

Benny Safdie : C'est lui. Il est venu nous voir, Josh et moi, en 2019, puis le Covid est arrivé et l'idée a disparu. Et c'est après avoir terminé The Curse [série qu'il a co-crée, co-écrite et interprétée aux côtés de Nathan Fielder en 2023, ndlr] que j'ai voulu refaire un film, et je n'avais jamais cessé de repenser à ça depuis qu'il nous avait dit vouloir jouer Mark Kerr au cinéma. J'avais en plus vu le documentaire sur lui [également appelé The Smashing Machine, son surnom sur le ring, ndlr] donc je savais qu'il y avait quelque chose à faire sur lui, et j'y pensais sans cesse.

Ça m'est resté car je sentais que je pouvais m'identifier à Mark et à Dwayne d'une façon très intéressante, donc j'ai recontacté ce dernier après l'avoir vu. J'ai rencontré Emily Blunt sur le tournage d'Oppenheimer et je lui ai dit que je savais qu'ils étaient amis : j'ai vraiment mis un point d'honneur à reprendre contact avec lui car j'avais un sentiment d'inachevé. Je tenais à faire ce film et ça a créé un lien entre nous.

À quel niveau vous êtes-vous identifié à Mark ?

J'avais le sentiment de comprendre sa position. De le comprendre à travers ce qu'il traversait et les difficultés qu'il rencontrait. J'ai vu des membres de ma famille lutter contre les addictions, et il y avait le fait d'être cinéaste, d'avoir un objectif précis et devoir inclure son partenaire dans sa réalisation. J'ai vu beaucoup de parallèles entre sa vie et la mienne, sur l'importance de savoir emmener votre partenaire avec vous au lieu de vous séparer. Et il y a chez Mark ces problèmes que les gens ne pouvaient pas comprendre ou voir, car ce sont des choses qui lui arrivaient et qu'il ne voulait pas que les autres voient : je ne veux pas que l'on me regarde en pensant que c'est ce que je suis, que ma tristesse serve d'excuse.

Personne ne sait ce que vous vivez ou avez vécu par le passé. C'est cette idée que l'on imagine une personne d'une certaine façon, sans savoir ce avec quoi elle se bat dans l'ombre, et l'histoire de Smashing Machine parle notamment de ça.

"J'ai vu beaucoup de parallèles entre la vie de Mark Kerr et la mienne"

Et cela peut s'appliquer à Dwayne Johnson : les gens pensent qu'il ne veut peut-être faire que de l'action et de la comédie, alors que ce dont il rêve, au fond de lui, c'est de rôles dramatiques comme celui-ci.

Oui et je le sentais. Je pense que, si vous aimez Dwayne Johnson et ses films, vous aimerez celui-ci car il montre une autre facette de lui-même. Il est différent dedans et sa performance est extraordinaire car il devient littéralement un autre être humain. Vraiment. Comme si vous ne le voyez pas jouer car c'est lui. Il s'identifie tellement à ce que Mark vit qu'il est devenu Mark et c'est en ça que vous allez découvrir une autre facette de lui. Le film a été très gratifiant pour lui par rapport à cette notion de découverte de soi. Quand je joue, j'utilise mes émotions et sentiments pour me lier au personnage que j'incarne, et c'est ce qui l'a stimulé ici.

Comme s'il découvrait qu'il pouvait s'inspirer de tout cela pour les intégrer dans autre chose, et jouer avec. Ce qui était beau pour lui, c'est cette notion de performance, au sein d'un film de combat qui plus est. Car c'est le coeur de Smashing Machine, mais le versant humain du combat, car il est aussi question d'un combat intérieur.

J'ai vu un autre parallèle entre Mark et vous : dans le film, il doit repenser son travail et son art après des changements de règles, et c'est votre premier long métrage sans votre frère Josh, donc vous avez dû l'approcher différemment. Est-ce aussi pour cela que vous vous êtes autant identifié à lui ?

(rires) C'est possible, je ne sais pas. En général, quand on est un combattant, on est seul, donc il y a quelque chose de cette ordre. Mais j'ai surtout vu dans ce film la possibilité de m'exprimer, et ça c'est une aventure solitaire d'une certaine manière.

Dwayne Johnson, Benny Safdie et Emily Blunt PsnewZ / Bestimage
Dwayne Johnson, Benny Safdie et Emily Blunt

Avez-vous travaillé avec Dwayne Johnson sur le scénario, vu qu'il était impliqué sur le projet dès le début ?

Oui, je suis très ouvert quand je travaille. L'idée d'accueillir qui veut fait partie du processus. Je pouvais parler à Dwayne d'une scène que j'avais écrite, avant de la réécrire encore et encore selon ce qu'il me disait, et cela ne me posait pas de problème car il faisait aussi partie de l'équation. Par exemple, nous avons eu deux ou trois réunions autour de la scène de dispute entre Dwayne et Emily, juste pour en parler, examiner les dialogues, voir ce qui était trop écrit, déterminer certains mouvements. Cela permet que les acteurs et actrices soient pleinement investis dans leur performance. S'ils parviennent à apporter quelque chose à leur personnage, ils y seront attachés et délivreront une meilleur performance.

Qu'est-ce qui a été le plus compliqué à tourner pour vous : ces scènes de dispute, ou les combats ?

La dispute entre Dwayne et Emily a été la plus épuisante sur le plan émotionnel, car nous avons passé une journée entière dessus. Elle dure huit minutes et trente secondes, et il fallait que le cadrage soit très précis car j'avais caché plusieurs caméras : il y en avait une dans le salon sur Dwayne, et une autre plus loin dans la maison sur elle. Je devais zoomer pour qu'ils ne les voient pas, et il a donc fallu les cacher derrière des murs notamment, pour donner l'impression d'être intrusif. Ça nous a pris du temps, mais je l'ai filmée de la même manière que les combats.

Ces derniers ont été très difficiles à filmer aussi, car je voulais qu'ils soient réalistes. Nous avons consacré une journée à chaque scène de combat, et celui entre Dwayne Johnson et Ryan Bader, qui joue Mark Coleman, a été découpé en dix segments, chaque segment représentant cinq à sept mouvements. Nous filmions sous deux angles, avec deux caméras d'un côté, deux de l'autre et une autre au balcon, en faisant attention au cadrage pour que chaque coup paraisse réel sous tous les angles.

Quand on fait ce genre de film, en général, il n'y a qu'un seul angle où l'illusion sera parfaite, donc vous mettez tout dessus. Mais si vous faites en sorte que cela fonctionne sur telle et telle caméra, vous obtenez plusieurs points de vue pour la même image, ce qui vous permet de passer d'un angle à l'autre et laisser penser que tout n'a été fait qu'un fois. C'est un tour de magie (rires)

"Il fallait que je sois conscient que tout le monde a vu Rocky. Que tout le monde aime ces films"

Et ça a dû aider d'avoir quelqu'un comme Dwayne Johnson qui était habitué à jouer sur un ring déjà.

Bien sûr ! Tout comme le fait d'engager de vrais combattants. Tout le monde était très à l'aise sur le ring, même si Dwayne a dû apprendre à se battre pour de vrai. Comment regarder et appréhender les choses.

On le voit également monter des marches dans un "training montage" : à quel point est-il difficile d'échapper à l'ombre de "Rocky" quand on fait un film autour d'un combattant comme celui-ci ?

Dans le scénario, j'avais marqué qu'il montait les marches en courant mais qu'il n'y avait pas de célébration une fois qu'il était arrivé en haut, et c'est la grosse différence. Il fallait que je sois conscient que tout le monde a vu Rocky. Que tout le monde aime ces films. Je les ai vus et je les aime aussi, donc j'ai décidé de quand même inclure mais en utilisant "My Way" : la version d'Elvis, en 1973, donc près de la fin de sa carrière et de sa vie. Il chante différemment, il n'est plus aussi fort qu'il l'a été, mais vous pouvez entendre sa fragilité dans sa voix. Et c'est ainsi que j'ai cédé au montage, mais de façon différente.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 23 octobre 2025

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