Nous sommes sur le Vieux-Port de Marseille, devant le Bar de la Marine. Il est 9 heures du soir, et de l'intérieur du petit café se font entendre des voix tonitruantes. Attablés sous une lampe poussiéreuse, quatre amis disputent une partie de manille. A leurs pieds, plusieurs bouteilles vides, et dans leurs mains, des cartes.
D'un côté, le maître voilier Panisse et le Lyonnais Mr Brun. De l'autre, le marin Escartefigue, et le patron du bar, dont toute la ville connaît le timbre chantant : César.
"Tu me fends le coeur !"
Ecrite par Marcel Pagnol en 1929 pour égayer ce qui deviendra sa plus célèbre pièce de théâtre, puis son premier triomphe au cinéma, cette partie de cartes ne fait pas spécialement avancer l'intrigue, mais demeure près d'un siècle plus tard l'une des séquences les plus marquantes de la trilogie marseillaise.
Le point d'orgue de cette légendaire et immortelle saynète ? C'est évidemment l'instant où César, pour faire comprendre à son comparse Escartefigue que leur adversaire coupe à coeur, se lance dans une tirade plus ou moins subtile à l'adresse de Panisse.
"Comment... Tu me surveilles comme si j'étais un tricheur ? Tu me fais ça à moi ? Un camarade d'enfance à toi ? Merci. (...) Tu me fais plaisir, tu me fais plaisir. Tu me surveilles comme si j'étais un scélérat, un bandit de grands chemins, je te remercie. Tu me fends le coeur, hein ? (...) Y a pas de César : tu me fends le coeur. Tu me fends le coeur ! (...) Oh ! Et alors, nous ne jouons plus ? Qu'est-ce qu'on fait ? A moi, il me fend le coeur. A toi, il te fait rien ?"
Absolument incontournable et toujours aussi célèbre près d'un siècle plus tard, cette réplique aura été revisitée des milliers de fois, interprétée par des centaines d'autres comédiens et par d'innombrables élèves lors des spectacles de fin d'année. Mais c'est évidemment au talent de Pagnol, et peut-être encore davantage à celui de Raimu, qu'on la doit.
Paramount Pictures
Une réplique indémodable
En effet, considérée par Marcel comme une farce un peu désuète, elle avait fini par être retirée du texte original au profit d'une scène romantique entre Marius et Fanny. De sa propre initiative, et sans en toucher un mot à Pagnol, Raimu avait alors décidé de la remettre en cachette, organisant des répétitions secrètes, et mettant l'auteur devant le fait accompli lors de la première.
Face au triomphe de la séquence revisitée, Pagnol s'était incliné, et avec humilité, s'était contenté de se diriger vers la loge de Raimu. A l'aide d'un crayon, il avait alors tracé ces quelques mots sur le mur de la pièce : "Monsieur Raimu est un génie. 1930. Marcel Pagnol."
Conjugaison parfaite d'une virtuosité littéraire unique et d'une rare intuition artistique, cette tirade a su traverser le temps et les décennies pour faire vivre à jamais l'oeuvre de Marcel Pagnol, et celle de Raimu.
Encore aujourd'hui, on parie que vous l'avez sans doute déjà entendue fuser lors d'un de vos jeux de société, face à un soupçon de filouterie. Parce qu'après tout : "Si on ne peut plus tricher entre amis, ce n'est plus la peine de jouer aux cartes".
AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.
(Re)découvrez la bande-annonce de "Marius"...