En 1985, William Hurt était la tête d'affiche d'un extraordinaire film signé par le réalisateur brésilien Hector Babenco, Le Baiser de la femme araignée. Quasi huis-clos se déroulant dans une prison située dans un pays imaginaire d'Amérique du Sud soumis à une dictature (un écho évident d'ailleurs à la situation politique du Brésil, qui sortait en 1985 de 21 ans de dictature militaire), Hurt y incarne un détenu homosexuel du nom de Molina, condamné dans une affaire de moeurs.
Contraint de partager sa cellule avec Valentin, un journaliste révolutionnaire torturé et incarcéré pour ses idées politiques (et joué par un fabuleux Raul Julia qui trouvait ici le rôle de sa vie), Molina fait partager à son compagnon d'infortune les rêves qu’il imagine d’après les vieux films qui peuplent sa mémoire. Alors que l’animosité des deux détenus se transforme en amitié, une toile de trahison se tisse autour d’eux, inexorablement, mettant à l’épreuve leur confiance mutuelle et leur esprit de sacrifice…
"Des femmes fatales qui évoluent dans un monde dominé par les hommes"
A l'origine de ce récit se trouve un roman signé par un auteur argentin, Manuel Puig. Grandissant dans un petit village de la Pampa, à l'époque de la dictature de Juan Peron, sa presque unique distraction était le cinéma, découvert grâce à sa mère, qu'il fréquentait quasi quotidiennement : "Dès que le film commençait, tout devenait plus pur. J'y retrouvais Jean Harlow, Greta Garbo, Rita Hayworth... Des femmes fatales qui évoluent dans un monde dominé par les hommes, mais parviennent toujours à leurs fins".
Son livre, publié en 1976, ne traite pas des révolutionnaires marxistes, ou des prisonniers politiques, mais de l'oppression sociale, de la soumission exercée par le machisme. Tout son livre est conçu autour de l'archétype de la femme soumise. "Si les personnages de mes romans sont suffisamment réels, ils imposent inévitablement un contexte politique" expliquait le romancier. "Je crois au pouvoir subversif de l'inconscient".
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"Il n'y avait pas pire cauchemar à Hollywood"
"Vu les mentalités dans les années 80, traiter d'un tel sujet relevait de la folie" raconte Peter Dekom, avocat de renom et fondateur de l'American Cinematheque, dans l'extraordinaire making of Tangle Web, aussi long que le film. "Un pédé et un communiste sont en taule ensembles. Vous imaginez ? Il n'y avait pas pire cauchemar à Hollywood" lâche sans filtre David Weisman, un des producteurs du film.
"J'ai passé une partie de mon enfance au Brésil, mais j'ai cessé d'y aller en 1968, à cause de la dictature. Fin 1981, parlant couramment le portugais et connaissant bien le pays, j'ai décidé d'y retourner pour tenter ma chance. C'est là, à Rio, qu'on m'a présenté un auteur argentin, Manuel Puig. De retour à Los Angeles, le hasard m'a fait rencontrer Hector Babenco, qui était là pour promouvoir un film".
Le cinéaste se confie à lui : il tente depuis un moment, par tous les moyens, de convaincre Manuel Puig de lui céder les droits de son roman pour l'adapter au cinéma, sans succès : "il a tout le temps essayé de me décourager, sans jamais prononcer le mot "non".
Weissman lui demande alors quels noms il a en tête pour son casting ; Babenco lâche instantanément celui de Burt Lancaster dans le rôle de l'homosexuel Molina. Un tel rôle pour une légende hollywoodienne comme lui ? Impossible, d'autant que l'acteur a 68 ans...
Lancaster se montre pourtant très réceptif à ce projet de film. Achetant une traduction du roman de Manuel Puig, il commence même à répéter pour son personnage, faisant des essais de maquillage et de costume. Insatisfait des multiples réécritures du script, l'acteur passe 14 mois sur le projet, allant même jusqu'à écrire son propre script, en 1983. Puis jette l'éponge.
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"j'étais même prêt à les supplier à genoux"
Alors que Raul Julia, qui doit incarner le personnage de Valentin, arrive très vite sur le projet, emballé par le sujet, la chasse est ouverte pour trouver le remplaçant de Burt Lancaster. En 1983, William Hurt est l'acteur montant à suivre, enchaînant des films très remarqués : Au-delà du réel, La Fièvre au corps de Lawrence Kasdan, le film d'espionnage Gorky Park, Les Copains d'abord.
C'est justement sur le tournage de Gorky Park que Hurt a vent du film Le Baiser de la femme araignée qui tente encore de se monter : "j'étais dans ma chambre d'hôtel sur le tournage de Gorky Park, lorsqu'on m'a parlé du film. Lorsque j'ai donné mon accord à mon agent pour faire le film, j'avais à peine lu 20 pages. Je lui ai dit que j'étais même prêt à les supplier à genoux".
Hector Babenco ne connait pas William Hurt, mais accepte. Déjà échaudé par le départ de Lancaster et un projet qu'il a toute les peines du monde à contrôler en raison notamment du caractère anglophone d'une grande partie de l'équipe, une langue qu'il maîtrise très mal, il est aussi logiquement très contrarié de savoir que le producteur américain n'a même pas réussi à trouver 100.000 $ pour financer le film.
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Si William Hurt et Raul Julia acceptent même d'être payés le minimum syndical, c'est encore largement insuffisant. Le montage financier du film est un enfer absolu : "notre dossier s'est fait refuser pour diverses raisons par l'ensemble des producteurs" raconte Francisco Ramalho Jr, producteur délégué brésilien sur le film.
"On nous a même demandé ce qui motivait l'un des deux acteurs à nettoyer les selles de l'autre. Je n'ai jamais oublié ça. A l'époque, le concept de film indépendant n'existait pas. Au bout du compte, très péniblement, 1,5 millions de dollars sont réunis pour le tournage. Mais certains financiers ont même refusé que leurs noms apparaissent au générique".
"Pour survivre, il fallait s'identifier à son tortionnaire"
Dans ce quasi huis-clos carcéral à l'atmosphère étouffante, dont les seules portes de sorties résident dans l'imaginaire puissamment figuratif de Molina, tout ou presque repose sur les épaules des deux acteurs.
"Quand on explore un personnage, il faut avoir l'esprit pratique : qui, quoi, quand, où, et comment. Et, éventuellement, pourquoi. Raul savait tout ça" commente Hurt à propos de son partenaire. "Les personnages du film sont comme deux pays étrangers" observait Julia, dans un entretien mené durant le tournage du film.
"Deux pays qui ne se comprennent pas, et son pétris de préjugés. Si on les enferme dans un cachot, il n'y a que deux issues : l'entente, ou la destruction. A mesure que le temps passe dans cette cellule, tous les préjugés s'estompent, et ils s'apprivoisent mutuellement. Quand la part d'humanité se fait plus apparente, les idées préconçues sur l'autre finissent par disparaître".
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Sur le tournage, William Hurt pousse régulièrement Julia dans ses retranchements, le provoque. Certains y voient la marque d'un ego surdimensionné chez l'acteur, alors qu'il s'agit en réalité de sa manière de travailler et d'approfondir toujours un peu plus son personnage. D'autant que Hurt a aussi des relations tendues avec le réalisateur, qui doute que ce dernier soit vraiment capable d'exprimer sa propre féminité qui sommeille en lui. Au-delà de son talent, il y parvient avec l'aide de Mara Borba, la chorégraphe engagée sur le film, qui travaille très étroitement avec lui.
Quant à Raul Julia, son investissement est lui aussi total. "Il avait tellement maigri que j'ai craint pour sa santé" raconte Babenco dans le making of. Le cinéaste lui fait rencontrer au Brésil d'anciennes victimes de la dictature, jadis torturées. Hurt refuse : "Ces témoins ont raconté à Julia que, pour survivre, il fallait s'identifier à son tortionnaire, au point de pouvoir éprouver de l'amour. J'ai été très marqué par ça" raconte-t-il.
"j'étais persuadé qu'on ne finirait jamais le film"
Le financement du film s'est révélé jusqu'au bout être la mère de toutes les batailles. Jusque dans son montage en fait. Une première version, de 2h50, qui vire au casse-tête chinois pour le réalisateur, qui laisse donc beaucoup la main au producteur américain du film, qui épaule le monteur, le brésilien Mauro Alice.
"Le montage s'est révélé houleux par manque d'argent" confesse Babenco. La situation est même critique : il ne reste presque plus d'argent pour la post production. Un malheur n'arrivant pas seul, Babenco est obligé de tout lâcher durant cette période pour soigner un cancer tout juste diagnostiqué.
Une première version du film est soumise au festival du film de New York, qui le refuse tout net : le résultat est jugé imbuvable...Leonard Schrader, le brillant scénariste du film, s'attelle alors à un remontage, beaucoup plus resserré. Un travail de titan, qui lui demande 14 mois pour en venir à bout. Le calvaire du Baiser de la femme araignée ne s'arrête pas encore là : tout comme au moment de la production, personne ne veut distribuer le film...
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En 1985, le premier à avoir vu le film enfin terminé, c'est Gilles Jacob, le patron du festival de Cannes. Il accepte le film au festival, sous réserve de nombreuses coupes. Le film fait un triomphe : William Hurt remporte le prix d'interprétation masculine. L'acteur fait contre mauvaise fortune bon coeur : ironiquement, il s'était vu refuser l'entrée à la projection de son propre film en raison d'une accréditation jugée non conforme...
En juillet 1985, Le Baiser de la femme araignée sort dans une unique salle, à New York. Mais le film triomphe : il rapporte 108.778 $ en une semaine et pour une seule salle. D'autres séances sont alors rapidement rajoutées. L'auteur du roman, Manuel Puig, qui avait jusque-là boudé l'adaptation de son oeuvre, se déclare ravi de l'engouement du public pour le film, et se met, dans une étrange synchronicité, à l'apprécier.
Bénéficiant d'un bouche-à-oreille toujours plus important, de plus en plus de journaux se prennent alors de passion pour le film, brossant des articles dithyrambiques. "Je ne me doutais pas un seul instant que le film aurait du succès" raconte le producteur David Weisman. "Au contraire, j'étais persuadé qu'on ne le finirait jamais".
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L'épilogue, bouleversant, de l'incroyable destinée du Baiser de la femme araignée, c'est William Hurt qui le livre. D'autant plus émouvant que l'acteur nous a récemment quitté en 2022, à l'âge de 71 ans; six ans après Hector Babenco et 28 ans après Raul Julia :
"L'essentiel est que les gens en tirent quelque chose. Comme cette lettre que j'ai reçue. Cinq superbes pages méticuleusement rédigées à la main par une femme qui l'avait vu plusieurs fois. Elle avait détaillé, dans un style somptueux, tout ce que toi, moi, Hector, Manuel, Raul ou un autre, voulions exprimer à l'écran. Son fils s'était suicidé, elle y avait songé aussi, jusqu'à voir le film. Elle n'y a pas seulement trouvé de quoi égayer son quotidien, mais le film lui a permis de réfléchir posément au sens profond de la vie".
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