“Je me sentais démoralisé et frustré” : oui, c'est bien ce légendaire acteur d'Hollywood qui devait tenir à 68 ans cet extraordinaire rôle qui vaudra à son remplaçant un Oscar
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Chef-d'oeuvre sorti en 1985, "Le Baiser de la femme araignée" fut réalisé à une époque où la notion de film indépendant n'existait pas encore à Hollywood. Sans l'apport décisif du légendaire Burt Lancaster, le film n'aurait jamais vu le jour...

Inoubliable aristocrate sicilien voyant son monde disparaître dans le Guépard de Luchino Visconti; génialement ambigu dans Elmer Gantry le charlatan où il incarne un prédicateur manipulateur; auteur d'un puissant et mémorable monologue dont l'écho n'a pas fini de résonner dans le film fleuve Jugement à Nuremberg. Magistral Prisonnier d'Alcatraz devant la caméra de John Frankenheimer.

Fabuleux dans les westerns Vera Cruz, Règlements de comptes à OK Corral, Les Professionnels ou Fureur Apache, pour n'en citer qu'une poignée. Merveilleux boxeur perdu dans Les Tueurs de Robert Siodmak. Bouleversant de simplicité dans Atlantic City de Louis Malle. Brillant dans le thriller conspirationniste Sept jours en mai, le film de guerre Le Train...

Burt Lancaster dans 20th Century Studios
Burt Lancaster dans "Osterman Week-end", en 1983.

En 75 films et 47 ans de carrière, Burt Lancaster fut le représentant d'un certain âge d'or hollywoodien. Un charisme et une présence à l'écran immense, hors norme. Un acteur qui a affiché une volonté toujours récurrente de se redéfinir; délivrant au bout du compte des compositions dans des oeuvres majeures - pour ne pas dire des chefs-d'oeuvre- ou parfois des films oubliés.

Dans les années 80, il est apparu dans beaucoup de films, sans plus avoir de premier rôle jusqu’à son dernier film La Boutique de l'orfèvre (1989), qui lui permet une dernière fois de tenir le haut de l’affiche.

Il aurait pourtant pu encore occuper le devant de la scène grâce à un extraordinaire film, sorti il y a 41 ans, et pour lequel il s'était énormément investi avant de jeter l'éponge : Le Baiser de la femme araignée, du réalisateur brésilien Hector Babenco.

"Des femmes fatales qui évoluent dans un monde dominé par les hommes"

L'histoire ? C'est celle Valentin. Journaliste révolutionnaire, il est torturé et incarcéré pour ses convictions politiques dans une prison d'Amérique latine. Molina, décorateur homosexuel, est condamné pour une affaire de moeurs. Tout sépare ces deux hommes qu'on enferme dans la même cellule.

Pour oublier la solitude de leurs nuits, Molina fait partager à Valentin les rêves qu'il imagine d'après les vieux films qui peuplent sa mémoire. Alors que l'animosité des deux détenus se transforme en amitié, une toile de trahison se tisse autour d'eux, inexorablement, mettant à l'épreuve leur confiance mutuelle et leur esprit de sacrifice…

Hector Babenco en 2015, un an avant sa mort. Capture d'écran YouTube
Hector Babenco en 2015, un an avant sa mort.

A l'origine de ce récit se trouve un roman signé par un auteur argentin, Manuel Puig. Grandissant dans un petit village de la Pampa, à l'époque de la dictature de Juan Peron, sa presque unique distraction était le cinéma, découvert grâce à sa mère, qu'il fréquentait quasi quotidiennement : "Dès que le film commençait, tout devenait plus pur. J'y retrouvais Jean Harlow, Greta Garbo, Rita Hayworth... Des femmes fatales qui évoluent dans un monde dominé par les hommes, mais parviennent toujours à leurs fins".

Son livre, publié en 1976, ne traite pas des révolutionnaires marxistes, ou des prisonniers politiques, mais de l'oppression sociale, de la soumission exercée par le machisme. Tout son livre est conçu autour de l'archétype de la femme soumise. "Si les personnages de mes romans sont suffisamment réels, ils imposent inévitablement un contexte politique" expliquait le romancier. "Je crois au pouvoir subversif de l'inconscient".

"Il n'y avait pas pire cauchemar à Hollywood"

Vu la nature même du sujet du film, ce fut un véritable chemin de croix pour les producteurs et le réalisateur Hector Babenco, de convaincre à la fois les financiers mais aussi les talents d'adhérer au projet.

"Vu les mentalités dans les années 80, traiter d'un tel sujet relevait de la folie" raconte Peter Dekom, avocat de renom et fondateur de l'American Cinematheque, dans l'extraordinaire making of Tangle Web, aussi long que le film. "Un pédé et un communiste sont en taule ensembles. Vous imaginez ? Il n'y avait pas pire cauchemar à Hollywood" lâche sans filtre David Weisman, un des producteurs du film.

"J'ai passé une partie de mon enfance au Brésil, mais j'ai cessé d'y aller en 1968, à cause de la dictature. Fin 1981, parlant couramment le portugais et connaissant bien le pays, j'ai décidé d'y retourner pour tenter ma chance. C'est là, à Rio, qu'on m'a présenté un auteur argentin, Manuel Puig. De retour à Los Angeles, le hasard m'a fait rencontrer Hector Babenco, qui était là pour promouvoir un film".

Sônia Braga est la femme araignée. HB Filmes
Sônia Braga est la femme araignée.

Le cinéaste se confie à lui : il tente depuis un moment, par tous les moyens, de convaincre Manuel Puig de lui céder les droits de son roman pour l'adapter au cinéma, sans succès : "il a tout le temps essayé de me décourager, sans jamais prononcer le mot "non".

Weissman lui demande alors quels noms il a en tête pour son casting ; Babenco lâche instantanément celui de Burt Lancaster dans le rôle de l'homosexuel Molina. Un tel rôle pour une légende hollywoodienne comme lui ? Impossible, d'autant que l'acteur a 68 ans...

Et pourtant : Lancaster se montre au contraire très réceptif à ce projet de film. Achetant une traduction du roman de Manuel Puig, il commence même à répéter pour son personnage, faisant des essais de maquillage et de costume, comme le montre cette rarissime image de lui, ci-dessous.

Capture d'écran

C'est là qu'arrive Leonard Schrader, frère du cinéaste Paul Schrader, et scénariste réputé. S'il est brillant, Leonard Schrader travaille lentement, est très méticuleux : il ne livre le script qu'au bout d'un an et demi... Le scénario part pourtant dans une direction qui ne plaît pas du tout à Burt Lancaster, au point que celui-ci décide d'écrire lui même un script de son côté, en 1983.

"Plus le scénario lui déplaisait, plus les autres l'adoraient"

Les différentes réécritures du script ne séduisent guère davantage Lancaster, qui passe 14 mois sur le projet : "plus le scénario lui déplaisait, plus les autres l'adoraient" raconte Weissman. Babenco, lui, est de plus en plus nerveux à mesure que le projet avance : c'est pour lui le film qui est censé l'aider à percer aux Etats-Unis, et il a le sentiment qu'il lui échappe complètement des mains. "Je me sentais non seulement limité, mais aussi très triste, démoralisé et frustré, parce que j'étais incapable de leur montrer qui j'étais. J'étais frustré au milieu de tous ces anglophones qui m'ignoraient".

Raul Julia, qui doit incarner le personnage de Valentin, arrive très vite sur le projet, emballé par le sujet, et reçoit même l'adoubement de Burt Lancaster. Qui freine encore beaucoup : pas question de s'engager davantage sans scénario valable. La rupture est finalement consommée en 1983 entre Lancaster et l'équipe du film.

Raul Julia dans HB Filmes
Raul Julia dans "Le Baiser de la femme araignée".

"Nous avions des points de vue complètement différents" commente Weissman; "à l'évidence, le projet ne pouvait pas aboutir avec lui". Officiellement, son retrait est dû à des raisons de santé; en l'occurrence un triple pontage coronarien que doit subir l'acteur. Babenco sait malgré tout ce qu'il doit à Lancaster : sans son implication et le prestige de son nom, Le Baiser de la femme araignée n'aurait certainement jamais décollé. Mais "il avait une vision bien arrêtée des rapports de son personnage avec celui de Valentin : lui était une grande dame, tandis que le prisonnier politique était un môme".

Qui donc a hérité du rôle laissé vacant par Lancaster ? Un acteur montant né 35 ans après lui, qui sera couronné par un Oscar cent fois mérité pour sa fabuleuse composition : William Hurt. Ca sera l'objet de la seconde et dernière partie de notre article consacré au Baiser de la femme araignée. A suivre très bientôt !

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