“Une image complètement fausse” : il y a 63 ans, le frère de Lawrence d’Arabie n’a pas du tout aimé le chef-d'oeuvre de David Lean avec Peter O'Toole
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Depuis sa sortie il y a 63 ans, "Lawrence d'Arabie" est unanimement reconnu comme un chef-d'oeuvre absolu du 7e Art. Loin de se joindre à ce concert de louanges, le propre frère de cette illustre figure de l'Histoire n'a pas franchement apprécié...

Columbia Pictures

Décédé il y a 35 ans, David Lean fut un immense cinéaste. Surtout connu pour son cinéma intimiste et ses adaptations littéraires de Charles Dickens à ses débuts, rien ne prédestinait Lean au coup d'éclat magistral qu'il fit avec Le Pont de la rivière Kwai. D'autant plus que ses deux précédentes oeuvres, Chaussure à son pied et Vacances à Venise, n'avaient suscitées qu'un intérêt poli.

Certains esprits chagrins critiquèrent le virage du cinéaste, qui passa avec le Pont de la rivière Kwaï au grand cinéma d'aventure, populaire, spectaculaire, à la mise en scène ample et flamboyante. Un cinéma qu'il enchaînera avec Lawrence d'Arabie, le Docteur Jivago, La fille de Ryan ou son dernier film, La Route des Indes, qui sera quant à lui un échec commercial. Mais c'était vite oublier combien David Lean était un conteur d'histoire hors pair, et que ses personnages sont souvent ambigües et absolument fascinants.

Peter O'Toole dans le rôle de sa vie

C'est peu dire que, parmi ses oeuvres, Lawrence d'Arabie a profondément marqué la mémoire rétinienne de millions de spectateurs; à commencer par celle de Steven Spielberg, qui n'a jamais cessé de clamer son amour inconditionnel pour le chef-d'oeuvre absolu de Lean, au point d'avoir aussi contribué à nourrir ses aspirations de cinéaste encore en devenir.

Couronné par sept Oscars, notamment un récompensant l'inoubliable partition de Maurice Jarre et un autre pour saluer l'extraordinaire travail du chef opérateur Freddie Young qui signe ici quelques uns des plus beaux plans de l'Histoire du cinéma, Lawrence d'Arabie était aussi la révélation au grand public d'un fabuleux acteur, Peter O'Toole, qui trouvait, sous les auspices de Lean, rien de moins que le rôle de sa vie. Sa composition magistrale est, de longue date, considérée à juste titre comme une des plus grandes performances de l'Histoire du cinéma.

En 1991, le film est allé rejoindre le prestigieux catalogue de la Bibliothèque du Congrès américain, eut égard à son importance patrimoniale dans l'Histoire du cinéma. En 1998, l'American Film Institute (AFI) classa le film à la 5e place de son Top 100 des plus grands films du cinéma américain. Et on ne cite ici qu'une minuscule poignée d'exemples, illustrant l'unanimité autour du film de Lean.

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"Je n'ai pas reconnu mon frère dans le film..."

Loin de se joindre à ce concert de louanges, le film a revanche suscité un véritable abcès de fixation chez quelqu'un qui a bien connu le vrai Thomas Edward Laurence, dit Lawrence d'Arabie. Et pour cause : il s'agit de nul autre que A.W. Lawrence, son propre (et jeune) frère, qui mena avec succès une brillante carrière à l'université de Cambridge en enseignant l'archéologie.

C'est un journaliste du New York Times qui a recueilli ses propos, dans un article publié le 5 janvier 1963, alors que le film venait de sortir. Et la réponse est cinglante..

"Mon frère m'a écrit un jour que ses aventures dans le désert seraient parfaites pour un dessin animé de Walt Disney. [...] Je n'ai pas reconnu mon frère dans le film. Quand Peter O'Toole apparaît pour la première fois à l'écran, je me suis dit : "mais qui est cet homme ?"

Le professeur Lawrence estime que la légende a irrémédiablement déformé l'image de l'homme dans Lawrence d'Arabie. "Une foule d'ennuyeux et de fouineurs s'est finalement emparée de lui", a-t-il déclaré avec tristesse", selon le New York Times.

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"Une image complètement fausse de mon frère"

A.W. Lawrence n'était pas seulement son jeune frère. C'était aussi son exécuteur testamentaire, et en tant que tel, gardien de la mémoire de son frère tragiquement disparu dans son accident de moto, non sans avoir écrit au préalable un extraordinaire livre qui sera un best seller, Les Sept piliers de la sagesse.

"Le scénario initial a été abandonné et un nouveau scénariste, Robert Bolt, a rédigé une version fortement romancée ; j’ai donc retiré mon autorisation permettant au film de s’intituler "Les Sept Piliers de la Sagesse", d’après le livre de mon frère " commente-t-il.

"Ni mon frère ni moi n’aurions rien eu contre une approche à la “cow-boys et Indiens”. Or, le film tente de raconter une histoire d’aventure sous l’angle d’une étude psychologique, ce qui est prétentieux et fallacieux.

Ils ont suivi une recette psychologique : prendre une once de narcissisme, une livre d’exhibitionnisme, une pinte de sadisme, un gallon de soif de sang et une pincée d’autres aberrations, puis bien mélanger.

Cela donne une image complètement fausse de mon frère. Je le connaissais bien, même s’il avait douze ans de plus que moi. C’était un homme calme, extrêmement timide, dont le comportement n’avait rien d’inhabituel, si ce n’est, bien sûr, qu’il était un génie. [...]

Sa grande qualité était son incroyable maîtrise de soi. Les tensions de la guerre et de la diplomatie d'après-guerre l'ont poussé au bord de la folie. Mais avant de s'effondrer, il a identifié son problème et trouvé le remède : il s'est retiré du monde de la violence et des intrigues diplomatiques en s'engageant dans la R.A.F".

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"Je compatis avec les proches de Lawrence, mais aucun film ne pourrait espérer les satisfaire"

Joint par le New York Times, le scénariste du film, Robert Bolt, se montre compréhensif quant aux griefs formulés par le frère de Thomas E. Lawrence : "Je compatis avec les proches de Lawrence. Mais aucun film ne pourrait espérer les satisfaire. C’est vrai, je voulais écrire quelque chose de plus qu’un simple “opéra à chameaux”.

Je voulais pénétrer l’esprit de Lawrence ; et si j’ai perpétué un mythe, c’est un mythe que l’on trouve dans le propre livre de Lawrence. Il a décrit sa propre “folie” lors du massacre des Turcs dans Les Sept Piliers de la sagesse. En gros, je voyais Lawrence comme un homme qui ne pouvait se raccrocher ni à la morale du soldat britannique, ni à celle du Bédouin. Il était donc isolé et capable d’actions extrêmes".

On peut évidemment comprendre les (sévères) réserves du frère de l'illustre homme entré dans l'Histoire. Ce qui n'empêche toutefois pas d'apprécier comme il se doit le film de Lean, qui s'est d'ailleurs offert un récent lifting en 4K beau à pleurer. L'impression de redécouvrir une merveille de cinéma qu'on croyait pourtant connaître sur le bout des doigts. C'est dire si la magie reste intacte, 63 ans après.

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