“Aucun film n’est allé aussi loin” : sorti il y a 67 ans et devenu rare, c’est l’un des plus grands films de guerre jamais réalisés
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Extraordinaire portrait de soldats japonais désespérés durant la Seconde Guerre mondiale, "Feux dans la plaine" de Kon Ichikawa est l'un des films les plus sombres et impressionnants jamais réalisés, sur un sujet largement tabou à l'époque.

"L'industrie cinématographique japonaise est peut-être la seule qui puisse être encore considérée véritablement comme une grande industrie" écrivaient, en 1959, Joseph L. Anderson et Donald Richie, dans leur livre The Japanese Film, qui fut un ouvrage de référence absolue pour les Critiques occidentaux. Dans les années 60, sexe et violence explosent sur les écrans japonais, tandis qu'apparaît une nouvelle génération contestataire, qui remet en cause le consensus social et politique de l'ère de la consommation. Cependant, la voie fut quand même sensiblement ouverte peu avant par des auteurs de la trempe de Kon Ichikawa.

"C'est le plus méconnu des réalisateurs connus"

Appartenant à la même génération qu'Akira Kurosawa, Kon Ichikawa reste un cinéaste bien moins connu que son illustre confrère, ou qu'un Masaki Kobayashi. Peu distribué en France à l'époque, celui que l'on surnommait le "Frank Capra japonais", vénérant aussi bien Walt Disney que Pier Paolo Pasolini, a eu une carrière très surprenante, prolifique aussi, épousant l'évolution du cinéma nippon de l'époque, des comédies d'inspiration hollywoodiennes de l'après-guerre aux films de prestige des années 50, puis un cinéma plus commercial et de commande des années 60-70.

"Kon Ichikawa, c'est le plus méconnu des réalisateurs connus. Il a pourtant réalisé 80 longs métrages, et il reste un cinéaste à réhabiliter" expliquait en 2016 Bastian Meiresonne, co-auteur du Dictionnaire du Cinéma asiatique et directeur artistique du Festival International des Cinémas d'Asie de Vesoul. "Il était à la fois un Yes Man, mais il avait aussi une approche auteurisante, qui avait des choses à dire en imprimant sa propre vision. Son plus fameux film, c'est la Harpe de Birmanie, en 1956, qui était pourtant déjà son 31e film".

Kon Ichikawa. D.R.
Kon Ichikawa.

Irrigué par son humanisme lyrique et sa puissance poétique, La Harpe de Birmanie emportera l'adhésion non seulement de ses compatriotes japonais, mais aussi celle du public occidental, qui découvrit le cinéma japonais avec Rashômon à peine six ans plus tôt. La Harpe de Birmanie fut même cité à l'Oscar du Meilleur film étranger.

Entré en 1956 au sein du studio Daiei, devenu très connu depuis qu'il avait justement produit Rashômon, Kon Ichikawa signa deux ans plus tard Le Pavillon d'or, brillante adaptation de l'oeuvre jugée inadaptable du fameux écrivain nationaliste Yukio Mishima. En 1959, au sommet de sa carrière, Ichikawa signe deux oeuvres majeures : L'Etrange obsession, et surtout le film de guerre Feux dans la plaine.

"Perdre, c'est perdre la face, et se faire hara-kiri"

A l'origine, Feux dans la plaine est basé sur un récit écrit par Shōhei Ōoka, et publié en 1951. Cet auteur, qui fut critique littéraire, professeur de Littérature et traducteur de romans français, ravivait dans son oeuvre ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, où il fut, comme des millions d'autres, mobilisé sous les drapeaux de l'armée impériale, et fut envoyé au front aux Philippines.

"Son livre a mis en lumière un certains nombres d'aspects tabous dans la culture japonaise. En occident, on ne mesurait pas à quel point la défaite avait été terrible pour les japonais. Dans la culture nippone, perdre c'est perdre la face, et se faire hara-kiri" commente Bastian Meiresonne. "Tout un pan de jeunes auteurs et cinéastes chercheront justement à confronter la société japonaise à son passé, et au mal qu'elle avait fait".

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L'histoire ? Elle se déroule en 1945, aux Philippines. Les troupes américaines ont débarqué. Les soldats japonais, maîtres incontestés de l'archipel depuis trois ans, sont contraints de se replier. Abandonnés et livrés à leurs tristes sorts, affamés et épuisés, ils ne pensent qu'à survivre. L'un d'eux, Tamura, séparé de son régiment, erre de rencontre en rencontre.

Atteint de tuberculose, il a reçu l'ordre de se faire exploser avec la dernière grenade qui lui reste si l'hôpital de campagne japonais refuse de l'admettre. Autour de lui, tout n'est que bombardements, carnages et charniers. Dans une atmosphère de fin du monde, les derniers survivants s’entretuent pour survivre, allant jusqu'à pratiquer le cannibalisme...

La ruse pour tromper le studio

Saisi par le récit écrit par Shōhei Ōoka, Ichikawa proposa à la Daiei d'en faire une adaptation, s'engageant alors dans un bras de fer avec lui : le studio voulait un film d'action, qui serait capable de drainer les spectateurs adolescents et masculins.

Le cinéaste rusa : il leur livra effectivement un script co-écrit avec son épouse, Natto Wada, comportant des scènes spectaculaires de batailles, conformes aux attentes du studio donc. Sans lui soumettre toutefois les scènes beaucoup plus personnelles qu'il voulait intégrer dans le film. Le cinéaste imposa aussi au studio un tournage en noir et blanc, alors même que la couleur était devenu un argument marketing très important pour ce dernier.

Et imposa même un acteur principal, Eiji Funakoshi, qui était beaucoup plus connu pour ses comédies populaires. Une énorme prise de risques : dans l'industrie cinématographique japonaise, les acteurs ne sortaient pas de leurs registres, encore moins s'il s'agissait d'un registre à l'opposé du spectre...

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Des acteurs privés de nourriture

Kon Ichikawa était très connu pour faire beaucoup de répétitions en amont du tournage de ses films, afin d'aller plus vite le moment venu. Sur Feux dans la plaine, il ne fonctionna pas du tout ainsi. Il voulait confronter son casting à l'extrême dureté de son récit et mettre en situation ses acteurs, parfois même juste avant de tourner.

Il est même allé jusqu'à priver ses comédiens de nourriture sur le tournage, en leur servant parfois juste du pain et de l'eau. Certes, les talents étaient quand même suivis par une équipe médicale, il n'empêche.. "Il y a même une anecdote à ce sujet concernant l'acteur principal, rapportée par son épouse" raconte Bastian Meiresonne. "Il aurait flanché avant même le premier tour de manivelle, car il se nourrissait que très peu depuis deux mois, pour mieux se glisser dans la peau de son personnage".

Dans cette histoire de soldats perdus dans une guerre perdue, sombrant jusqu'à l'ultime déchéance en se livrant à des actes de cannibalisme, Ichikawa n'a toutefois pas pu pousser son personnage principal jusqu'à lui faire consommer de la chair humaine. Le subterfuge qu'il trouva fonctionne malgré tout remarquablement et de manière saisissante : il est tellement affamé qu'il en perd ses dents...

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Un chef-d'oeuvre aussi rare que précieux

Feux dans la plaine fut une des toutes premières productions japonaises à aborder frontalement plusieurs sujets tabous. A sa sortie, en 1959, la Presse américaine n'a pas du tout apprécié le film. Il faut pour cela replacer les choses dans leur contexte : jusqu'en 1952, le Japon fut placé sous la tutelle des Etats-Unis, qui avaient même écrit la constitution du pays dans l'immédiate après-guerre. A la fin des années 50, les américains n'étaient pas encore prêts à voir les japonais faire leur mea culpa. La guerre et ses douloureux souvenirs étaient encore bien trop vivaces dans les esprits...

Le chef-d'oeuvre absolu de Kon Ichikawa a finalement connu plusieurs vies. Au fil des décennies, il a été largement redécouvert et plébiscité, notamment par la critique américaine, comme celle du Chicago Reader en 1985 : "aucun film traitant des horreurs de la guerre n'est allé aussi loin" écrivait le journaliste Dave Kehr dans son billet sur le film.

Vision cruelle et pessimiste, sans complaisance, d'une Humanité livrée à ses instincts les plus bestiaux, sublimé par l'extraordinaire photographie du chef opérateur Kazuo Migayawa, qui donne un caractère onirique à cet enfer halluciné, Feux dans la plaine est un film aussi rare que précieux. Par bonheur, il a été édité chez nous dans un Blu-ray sorti il y a quand même dix ans, et épuisé depuis. Il reste encore trouvable... A condition d'y mettre le prix.

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