Riche, l’histoire du cinéma espagnol contient de nombreux trésors. Dernièrement, c’est pourtant sur Netflix que l’Espagne fait parler d'elle au travers de séries à succès dont la charge sexuelle fait exploser tous les thermomètres : Élite, Olympo, Oasis… Le jeune public ferme les yeux sur leur qualité discutable pour s’y plonger avec excitation et un plaisir coupable assumé. Mais voilà qu’arrive La Bola Negra. De quoi remettre l’église au milieu du village.
Avec ce film, c’est de cinéma dont il est question. Du grand cinéma. Réalisé par le duo de réalisateurs Javier Ambrossi et Javier Calvo – très populaires en Espagne, ils sont surnommés Los Javis en raison de leur prénom commun –, le long métrage a raflé le Prix de la mise en scène au 79e Festival de Cannes et a reçu, en prime, l’une des plus longues standing ovations de toute l’histoire de la Croisette.
D’abord passés par la télévision avec deux séries remarquées, Veneno et La Mesías, Los Javis écrivent ensemble depuis dix ans. Ils adaptent ici une pièce, La piedra oscura, du dramaturge Alberto Conejero, tout en imaginant la suite d’une œuvre inachevée du poète homosexuel Federico García Lorca, assassiné lors de la répression franquiste en août 1936.
Un film de guerre épique... gay
Vous présenter ce film sans trop en révéler est possible. L’histoire, racontée comme un puzzle, suit trois hommes homosexuels sur trois époques différentes mais dont les destins vont pourtant se rejoindre de façon extraordinaire. Film de guerre, d’enquête et d’amour épique, mêlant drame et mystère, La Bola Negra ne se refuse rien et offre au public un grand moment d’émotion.
D’entrée, Los Javis balaie un vieux cliché : celui du film gay destiné à un public déjà convaincu. «Nous voulions raconter cette histoire pour qu'elle puisse toucher tout le monde, explique Javier Ambrossi. Le succès auprès du grand public n'est pas incompatible avec une démarche d'auteur. Notre force est de s’intéresser à tout. Nous avons grandi en regardant Tarkovski autant que… Sex and the City. Ces deux univers font partie de nous. Pourquoi faudrait-il choisir entre eux ? Nous préférons les faire dialoguer.»
Thomas Desroches
À ses côtés, Javier Calvo poursuit : «Dès le début, nous voulions faire un film de guerre. Un véritable film de guerre queer. On adore des films comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ou Requiem pour un massacre d'Elem Klimov. Pourquoi les personnes queer ne pourraient pas, elles aussi, raconter leurs propres histoires de guerre avec la même ambition cinématographique ? Nous voulions faire un grand film populaire, spectaculaire, capable de rivaliser avec les grandes fresques que nous admirons.»
Parmi les autres influences, Los Javis citent Incendies de Denis Villeneuve pour la structure narrative, Beau travail de Claire Denis, les films de Pedro Almodóvar et même Titanic. Ils en reprennent une réplique culte pour la transformer à leur manière : «Le cœur d’une femme est un océan de secrets» devient «Le cœur d’un pédé est un océan rempli de secrets».
Avec Penélope Cruz et Glenn Close
Question de prestige, Los Javis se sont entourés de deux légendes du cinéma pour des rôles secondaires. La première, Espagnole, n'est autre que Penélope Cruz. La seconde, Glenn Close. L’actrice avait envoyé un mail d’admiration aux réalisateurs après avoir vu leur série La Mesías. Saisissant l’opportunité, ils lui ont envoyé le scénario de La Bola Negra. «L’un des meilleurs scripts que j’ai pu lire de toute ma vie», leur répond l’Américaine.
Glenn Close, qui ne parlait pas un seul mot d’espagnol, joue la totalité de ses scènes dans cette langue. «Elle a travaillé pendant des mois avec un coach linguistique, détaille Javier Calvo. Nous avons même envoyé quelqu’un sur le tournage de Hunger Games, projet qu'elle tournait à ce moment-là. Pendant plusieurs mois, ils ont répété chaque phrase, chaque intonation, chaque respiration.»
Le Pacte
À la conquête des Oscars
La Bola Negra ne sortira que dans quelques mois en France - le 16 décembre prochain - mais aux États-Unis, Netflix prépare déjà la future vie du film. La plateforme a acheté les droits de diffusion pour en faire son cheval de bataille lors de la prochaine saison des cérémonies de prix. Objectif : les Oscars. Le géant du streaming sait y faire en matière de campagnes promotionnelles démesurées et compte bien présenter les deux réalisateurs espagnols au public américain.
Si La Bola Negra peut prétendre à de nombreuses récompenses, quelles sont réellement ses chances ? Le film de guerre épique est un genre très prisé par l’Académie, mais qu’en est-il du film de guerre épique gay ?
Le passé nous a appris que les films queer nommés aux Oscars, déjà peu nombreux, voient souvent la récompense suprême leur échapper. Oui, même Le Secret Brokeback Mountain, au profit du moins mémorable Collision, et cela avait fait scandale. Il reste une exception : Moonlight de Barry Jenkins, seule et unique œuvre avec un protagoniste gay à avoir reçu l’Oscar du meilleur film. C'était en 2017. Dix ans plus tard, il serait temps que La Bola Negra change enfin la donne.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Biarritz, le 26 juin 2026.
La Bola Negra, au cinéma le 16 décembre en France