Fjord : la Palme d'Or 2026 est-elle inspirée d'une histoire vraie ?
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Nouveau membre du club des lauréats de deux Palmes d'Or au Festival de Cannes, Cristian Mungiu revient avec nous sur son approche de "Fjord" et sa manière d'aborder ses sujets très actuels.

Il y avait Francis Ford Coppola, Bille August, Emir Kusturica, Shohei Imamura, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Michael Haneke, Ken Loach et Ruben Östlund. Ils sont désormais dix, soit presque l'équivalent d'une équipe de football, à pouvoir se targuer d'avoir remporté la Palme d'Or du Festival de Cannes à deux reprises, depuis que Cristian Mungiu les a rejoints en mai dernier : déjà sacré grâce 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007, il a remis le couvert cette année avec Fjord.

Fjord
Fjord
Sortie : 19 août 2026 | 2h 26min
De Cristian Mungiu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed
Presse
3,9
Spectateurs
4,1
Séances (654)

Un titre qui désigne le paysage dans lequel Mihai et Lisbet Gheorghiu (Sebastian Stan et Renate Reinsve), couple d'origine roumaine et norvégienne, vient s'installer avec ses enfants et des valeurs conservatrices qui ne les empêchent pas de vite se lier d'amitié avec les Hallberg, leurs voisins dans le village. Jusqu'au jour où des bleus sur le corps de leur fille leur valent des accusations de la part de la communauté, point de départ d'un engrenage et d'une enquête, où chaque élément constitutif de leur mode de vie devient matière à suspicion.

Toujours aussi intéressé à l'idée d'ausculter la nature humaine, avec une véracité héritée de son passé de journaliste, Cristian Mungiu signe ici un drame aux allures de thriller. Et c'est à quelques heures de sa présentation officielle, donc à moins d'une semaine de son triomphe, qu'il a évoqué avec nous ce long métrage sous des nuages gris qui obscurcissaient le ciel de Cannes, comme un symbole du monde qu'il dépeint à l'écran et des nuances qu'il veut apporter.

AlloCiné : "Fjord" ne comporte pas la mention "Inspiré d'une histoire vraie", donc j'imagine qu'il s'agit d'une histoire fictive, mais tout y est parfaitement crédible. Vous êtes-vous quand même appuyé sur des faits réels ?

Cristian Mungiu : Oui, il y a presque toujours un fait réel qui sert de point de départ à mes films, mais pas seulement dans le cas de Fjord. Il y a eu beaucoup de faits divers autour de ce sujet, et j'ai commencé à lire pas mal d'articles dessus il y a une dizaine d'années : au bout de deux, trois, quatre, je me suis dit que cela parlait de quelque chose, de cette tendance dans la société d'aujourd'hui où des valeurs opposées créent les divisions que nous voyons. Je me suis dit que c'était peut-être le sujet le plus important, car il explique beaucoup de choses, et notamment cette sorte de haine que nous avons tous.

Et pas que en Roumanie ou en Norvège : si l'on regarde en France ou aux Etats-Unis, nous avons de groupes qui génèrent cette haine, qui considèrent que les autres sont complètement bêtes et veulent les voir disparaître, seulement parce qu'ils ne partagent pas les mêmes valeurs qu'eux. Là tu te demandes comment on va avancer, comment on va pouvoir vivre avec les autres si les sociétés continuent d'avoir ce type de division, et je me suis dit qu'il serait bien de trouver une histoire pour parler de cela, même si les histoires que j'ai lues ne se passaient pas seulement en Norvège.

Il y en avait au Danemark ou en Suède, car ce sont surtout dans les pays du Nord que ces conflits s'expriment le mieux, car ils sont plus progressistes que ceux du Sud. Après m'être beaucoup documenté, j'ai décidé de ne pas raconter une seule histoire vraie, mais de faire une fiction regroupant plusieurs détails que j'ai lus dans les dossiers de presse ou en discutant avec des gens sur place. Mais je n'ai rien mis que je n'avais pas retrouvé dans l'un de ces récits.

"Tu te demandes comment on va pouvoir vivre avec les autres si les sociétés continuent d'avoir ce type de division"

On ressent en effet que le conservatisme reprend de plus en plus de place dans le monde, mais les histoires qu'on lit font souvent d'eux les antagonistes. Or vous prenez le contrepied de cette idée car ce rôle revient plus, par moments, aux progressistes. Il y a un point de vue auquel on ne s'attend pas.

C'est ce que le cinéma devrait faire ! Pas de confirmer toutes les valeurs que tu as déjà, mais essayer de te faire réfléchir aux autres, essayer de te faire sortir de cette idée, que nous avons tous, qu'on connaît déjà la vérité. L'enjeu du film est là. Et j'ai pu faire ça parce que, tout d'un coup, je parle d'une minorité dans un pays où les personnes majoritaires sont celles qui ont des idées progressistes. Or, si tu as des idées progressistes, tu dois logiquement défendre les minorités.

Qu'est-ce que tu fais quand la minorité appartient à une majorité qui ne te défend pas, quand tu racontes une histoire dans le pays où ils sont en majorité ? Ils ne te respectent pas, mais est-ce que tu dois faire la même chose ? Je ne sais pas, je ne crois pas, parce que tu as l'impression, toujours, que tu partages des valeurs qui sont supérieures, comme la tolérance pour l'autre. Mais la tolérance, elle vient après l'écoute et la compréhension de l'autre. C'est difficile, mais c'est comme ça que l'on commence à sortir du dialogue.

Et c'est pour ça que je crois que c'est un film qui parle de nous tous, de ce besoin de comprendre que ce qui est important avec le film, pour moi, c'est seulement un stimulus pour vous comme spectateur, comme citoyen, afin de comprendre comment on peut trouver une solution nous-mêmes. On ne peut pas continuer à vivre dans des sociétés aussi radicalisées.

JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE

"Fjord" parvient à nous faire prendre fait et cause pour les personnages principaux, ou du moins à trouver leur sort injuste. Est-ce un équilibre que vous avez trouvé au montage, en enlevant des parties qui auraient davantage fait pencher la balance vers un camp ou l'autre dans ce rapport de force ?

Non, car je tourne beaucoup en plan séquence, donc tu ne peux rien y trouver au montage. Et le scénario est toujours le plus important pour moi : tu dois chercher et trouver cet équilibre quand tu écris, puis relire ton propre scénario pour voir si tu ne prends pas parti pour un camp. Tu dois respecter le point de vue de chacun car, pour moi, il est important de toujours rendre les personnages ambigus. Ils ne sont pas des vecteurs de sens, et moi je veux faire un film qui raconte une histoire, pas transmettre un message.

Chaque histoire est porteuse d'un certain niveau d'ambiguïté qui est propre au réel, et c'est ce que je cherche à inclure dans le scénario avant même de commencer le tournage. Quand tu tournes comme moi je le fais, c'est-à-dire de la manière la plus difficile qui soit, cela ne te laisse pas la possibilité de changer des choses pendant la post-production : si le morceau de vie que tu as enregistré fonctionne et s'avère crédible, tu l'utilises. Sinon tu ne peux rien faire. C'est pour cela que j'essaye toujours de parler avec les comédiens, de leur donner un texte qui contient déjà ces sortes d'ambiguïtés.

On discute bien sûr pendant le tournage, mais pas directement de ça. On cherche surtout à faire ressortir, d'une façon très naturelle, toutes les décisions que tu prises. Si tu commences à parler de choses conceptuelles avec les comédiens, tu es perdu. Tu dois leur donner des indications, mais le sens provient d'un mélange de tout ce que tu as écrit avant, et de ce que tu obtiens sur place.

Est-ce que vous aviez déjà la fin de votre histoire avant de commencer à écrire, où elle est venue naturellement au fil de l'écriture ?

Pas nécessairement, mais les choses ont été plus simples ici car la plupart des histoires qui m'ont inspiré se sont terminées ainsi. Avec le départ de ces gens. C'était donc assez évident, mais j'espère que la fin que nous avons dans le film amène vers un autre niveau : sur le sens global, sur l'histoire d'amitié entre ces enfants, sur leur besoin de vivre dans un autre monde où ce ne sont pas leurs parents qui décident pour eux, les valeurs qu'ils veulent partager ensemble... Dans cette optique, la chose la plus importante que je dois savoir quand je commence à écrire un scénario, c'est la fin. C'est le vecteur qui te donne le sens de ce que tu écris.

"Les personnages ne sont pas des vecteurs de sens, et moi je veux faire un film qui raconte une histoire, pas transmettre un message"

Pourquoi avez-vous choisi de faire du décor, le fjord, le titre de votre film ?

Il désigne une sorte de froideur mais aussi une société basée sur des règles très claires, autant que l'air quand il fait froid. Moi, je viens d'un pays dans lequel la loi est plus dure - même si c'est quelque chose de général, qu'il ne faut pas respecter tout le temps. Mais pas là-bas. Tout est tellement clair qu'il n'y a pas de matière à discuter, et j'ai beaucoup de respect pour ça, cela créé une saute d'énergie.

Et cela parle aussi d'autre chose : on partage tous beaucoup de stéréotypes, de clichés sur les uns et les autres. Les Français sont comme ceci, les Allemands comme cela... Et on associe les Norvégiens à une espèce de froideur, mais ce n'est pas le sentiment que j'ai par rapport aux émotions. Il faut vraiment prendre le temps de comprendre l'autre, le fait qu'il ait des parents, des enfants ou les mêmes problèmes que toi. Il faut s'investir un peu dans un effort de communication, qui commence toujours avec la volonté d'écouter l'autre pour voir que les différences ne sont pas si grandes que cela.

Le fjord incarne aussi cette idée d'enfermement, avec cette communauté qui n'a qu'une entrée et sortie. Pour moi ça va avec votre idée du fjord comme microcosme du monde actuel.

C'est un microcosme, mais aussi cette idée que tu es dans une toute petite communauté, qui n'est pas forcément très ouverte pour partager les valeurs des autres car, pour commencer, tu as très peu de contacts avec eux. Dans les pays nordiques, la Norvège a adopté une politique qui fait qu'il y a peu d'immigration. Ils se protègent, mais beaucoup de gens que nous avons croisés, lorsque nous tournions, nous disaient qu'ils n'en étaient pas très fiers, car la population est assez petite à l'échelle du territoire, même si elle respecte ce droit de décider pour elle.

Mais si on regarde ce qu'il se passe en Suède et en Norvège, on voit qu'il n'est pas toujours simple d'intégrer des idées différentes. Il n'y a pas un modèle qui fonctionne et que tu peux appliquer. Tu dois vraiment essayer de comprendre comment trouver ce respect pour l'autre, même si tu veux être vraiment très ouvert dans la société globale d'aujourd'hui.

Le Pacte

C'est la première fois qu'il y a des acteurs reconnus dans votre cinéma : était-ce une volonté de votre part, ou est-ce un hasard du casting, qui fait que Sebastian Stan et Renate Reinsve se sont trouvés être les meilleurs pour incarner cette histoire ?

Un peu des deux. Cela faisait dix ans que je voulais travailler avec Sebastian, que j'ai rencontré aux États-Unis et qui est le seul acteur américain d'origine roumaine à être assez connu, et je n'avais pas d'autre choix s'il refusait, car je ne pouvais pas trouver quelqu'un d'autre qui parle un peu roumain. Et pour Renate, c'est devenu une évidence après notre rencontre : j'avais vu les films de Joachim Trier dans lesquels elle joue, mais je ne savais pas comment elle travaille, et j'ai découvert qu'elle avait une énorme sensibilité pour jouer ce personnage.

Mais ça n'était pas vraiment un casting classique. Je parlais avec elle, pour commencer, et c'est ensuite que je me suis décidé. Et c'était d'autant plus important de l'avoir parce qu'ils ont déjà joué ensemble [dans A Different Man, sur Netflix depuis le 22 juillet, ndlr]. Ils n'avaient pas besoin d'apprendre à se connaître et nous avions peu de temps avec Sebastian, à cause du succès qu'il rencontre.

Nous avons dû attendre la fin des Oscars [où il était nommé pour The Apprentice, ndlr], puis il enchaînait sur un film de franchise [Avengers Doomsday, ndlr], donc il était bien qu'ils se connaissent déjà. Cela nous a permis d'avancer très vite avec eux, et de travailler de la même manière qu'avec les autres comédiens.

"J'encourage les gens à avoir des doutes, parce que dès que tu es persuadé que tu n'en as pas, ça devient une autre sorte de société. Et on le voit très bien aux États-Unis aujourd'hui"

À quel point ce film, ce sujet et les recherches que vous avez faites pour le préparer vous ont changé ?

J'apprends de choses sur chaque film que je fais. Et le processus est très important quand tu fais du cinéma. C'est une expérience que je ne peux, hélas, pas partager de la même manière, mais c'est quelque chose de très précieux pour moi, car je laisse passer deux, trois, quatre ans entre mes films. Aujourd'hui, je prends des photos et je le partage, je prends des notes. J'écris sur cette expérience et j'essaye de trouver d'autres façons de partager les choses que j'ai apprises, parce que ça ne vient pas tout de suite. C'est peu à peu que les choses viennent à toi. Et je reste toujours très ouvert pour comprendre, j'essaye de parler avec tout le monde dans ce but.

Quand je rentre dans le film, j'ai un petit plan, mais quand j'en sors, j'ai beaucoup d'idées. J'essaye toujours de trouver un équilibre, et je ne crois pas que, du jour au lendemain, on se retrouve à savoir. Je commence toujours par avoir des doutes, sur le cinéma, sur les sujets, mais j'encourage les gens à avoir des doutes, parce que dès que tu es persuadé que tu n'en as pas, ça devient une autre sorte de société. Et on le voit très bien aux États-Unis aujourd'hui.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 20 mai 2026

Maximilien Pierrette
Maximilien Pierrette
-Rédacteur cinéma
Boulevard de la mort, Marie-Antoinette, Leto, Paterson ou Mademoiselle côté salles. Bill Murray & Tilda Swinton, Jodie Foster, Park Chan-wook, Eva Green, Joachim Trier ou, récemment, Adam Driver, côté interviews : certaines de ses plus belles séances et rencontres ont eu lieu sur la Croisette.
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