"Certains me prendront pour un ennemi du peuple" : ce film représente la France aux Oscars et c'est l'un des meilleurs thrillers de l'année
par Thomas Desroches
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Grand Prix au Festival de Cannes et représentant de la France aux Oscars, "Minotaure" signe le retour d'Andreï Zviaguintsev après "Faute d'amour". Le réalisateur, qui a aujourd'hui quitté la Russie, nous parle de ce film fort et politique.

Neuf ans se sont écoulés depuis Faute d'amour, Prix du Jury au Festival de Cannes, et la vie de son réalisateur, Andreï Zviaguintsev, n'est plus la même. Le cinéaste a contracté une forme très grave de Covid-19 avant d'être plongé plusieurs semaines dans un coma artificiel. En février 2022, la Russie, son pays natal, envahit l'Ukraine.

Andreï Zviaguintsev, qui a été soigné en Allemagne puis en France pour son Covid long, décide de quitter la Russie pour protester contre son gouvernement. Aujourd'hui, il revient avec Minotaure, portrait d'une famille en crise sur fond de politique et de dilemmes moraux. Grand Prix au Festival de Cannes, le film représente la France à la prochaine cérémonie des Oscars.

Minotaure
Minotaure
Sortie : 14 octobre 2026 | 2h 20min
De Andreï Zviaguintsev
Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine
Presse
4,3
Spectateurs
3,9
Séances (374)

AlloCiné a rencontré le réalisateur pour l'interroger sur sa nouvelle vie en France, la nécessité de faire des films et la manière dont Minotaure sera vu en Russie.

AlloCiné : Minotaure est un remake de La Femme infidèle de Claude Chabrol. Qu’est-ce qui vous plaisait dans l’exercice de l’adaptation ?

Andreï Zviaguintsev, scénariste et réalisateur : Au cinéma, on veut toujours faire de la nouveauté, aller de l'avant. Pourtant, quand on pense au remake, on se dit qu’on va faire du surplace. J'avais vu le film de Claude Chabrol et je m'étais dit que l’histoire pourrait fonctionner dans un autre contexte.

Chabrol avait viré tout ce qui lui semblait inutile pour son thriller, c'est-à-dire la vie au travail du personnage principal. Il avait décidé de ne pas y prêter attention. Or, je m'étais dit à ce moment-là que les fameuses lacunes qu'il avait laissées ouvertes, il fallait que je les remplisse.

Je voulais que Gleb [le personnage de Minotaure, ndlr] ait des problèmes au travail. Il se trouve que les événements en Russie nous ont rattrapés et j'ai décidé à ce moment-là de les faire entrer dans l'intrigue de ce remake, comme, par exemple, l'histoire de la mobilisation et l'exode de la jeunesse.

Dmitrii Mazurov dans MK Productions/CG Cinéma
Dmitrii Mazurov dans "Minotaure".

Ce film est né après d’importants soucis de santé et bien sûr l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Il y a dans ce film un sentiment d’urgence qui est encore plus puissant aujourd’hui qu’il ne l’était en 2022. Ces épreuves ont-elles changé vos méthodes de travail ?

Je suis un réalisateur qui prend son temps. J’aimerais bien aller plus vite. Il me faut globalement trois ans entre chaque film. Le matériau auquel je m'attelle exige du temps de préparation. Si quelque chose a changé, dans ma manière de travailler, c'est au moment des essais avec les acteurs.

J'ai vu beaucoup de ce qu'on appelle d’auto-vidéos. Ces acteurs qui auditionnent en se filmant eux-mêmes. À l'époque où je faisais mes autres films, ce n'était pas aussi développé qu'aujourd'hui. Vu les conditions de travail, j'étais en Lettonie. Il n'y a pas tant d'acteurs russophones que ça en Lettonie.

Je voulais que ce soit le plus large possible. Je me suis mis à chercher des gens en Russie, mais aussi à Madrid, en Argentine, à Chypre, à Paris, à Berlin. À chaque fois, j'envoyais une scène, et les personnes se filmaient elles-mêmes. Je trouvais que c'était très pratique. Je vais continuer de faire ça.

La nécessité de faire des films est encore plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était auparavant ?

L’envie est la même. Le désir est le même, ça n’a pas changé mais le temps passe et j’ai envie d’enchaîner les films. La vie est courte alors j’ai envie que les choses aillent plus vite. Quand tu comprends que la vie peut s’éteindre comme tu éteins une lampe, que tu as passé 40 jours dans une chambre sans sortir, comme si c'était une répétition de la mort, tu te mets à apprécier le temps qui passe.

J'ai 62 ans, ce n'est pas facile de recommencer sa vie en partant de rien.

Pensez-vous que ce film pourra être vu, d’une manière ou d’une autre, en Russie ? Comment sera-t-il reçu ?

Je ne sais pas comment le film sera reçu, je pense qu'il y a des gens qui vont comprendre ce que j'ai envie de dire, et qui vont être solidaires de ce que j'ai dit. Certains me prendront pour un ennemi du peuple, ça c'est sûr, mais je ne sais pas du tout dans quelle proportion. En tout cas, ce qui est sûr, et vous avez raison, le film sera vu, et il ne sortira pas, mais il sera vu illégalement en Russie.

Votre pays vous manque ?

Je n’arrive pas à trouver les mots sur ce que je ressens, c’est extrêmement difficile. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est un manque avec un sentiment de perte. La Russie a changé et ce qui me manque n’existe plus.

Il y a une certaine tristesse qui m'envahit. J'ai 62 ans, ce n'est pas facile de recommencer sa vie en partant de rien. Mais je serais malvenu de me plaindre, parce que je recommence ma vie, et d'un coup, j'ai beaucoup de succès. Entre la réception du film et le Grand Prix à Cannes, ce que je vis comme une réelle joie.

Andreï Zviaguintsev sur la scène du Grand Théâtre Lumière, le soir de la cérémonie de clôture au 79e Festival de Cannes, le 23 mai 2026. JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
Andreï Zviaguintsev sur la scène du Grand Théâtre Lumière, le soir de la cérémonie de clôture au 79e Festival de Cannes, le 23 mai 2026.

Minotaure représente la France aux Oscars. Considérez-vous la France comme votre nouvelle maison ?

C'est un sentiment mitigé. Aujourd’hui, je n’y arrive pas encore. Quand tu parles de ta maison, c'est que tu y trouves un certain équilibre, une tranquillité, que tout est sous contrôle parce que tu connais ça par cœur. Il faut savoir que toute ma vie, j'avais loué des appartements. J'ai beaucoup erré d'un appartement à l'autre.

Il n'y a qu'en 2017, avec le succès de Faute d'amour, que j'ai pu m'acheter un appartement à Moscou. Peut-être que chez vous, en Europe, c'est beaucoup plus courant de louer que d'acheter, mais pour nous, les Russes, aujourd'hui, on n'est pas sur l'allocation, on est beaucoup sur l'achat. Après avoir beaucoup erré, j'en ai finalement acheté une et j'ai aussi perdu cette maison-là.

Si demain la France décide de me naturaliser, je me sentirai sans doute plus sûrement français. Pour l'instant, j'ai l'impression d'être encore comme un invité, un invité qu'on a accueilli à bras ouverts et qui a eu la possibilité de trouver des producteurs pour faire son film.

Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 29 septembre 2026

Minotaure, à découvrir au cinéma

Thomas Desroches
Thomas Desroches
-Journaliste
Les yeux rivés sur l’écran et la tête dans les magazines, Thomas Desroches se nourrit de films en tout genre dès son plus jeune âge. Il aime le cinéma transgressif, queer, horrifique et les documentaires engagés.
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