Julianne Moore, Cate Blanchett, Kate Winslet, Christian Bale et prochainement Pedro Pascal... Ils sont nombreux, les grands acteurs, à vouloir travailler avec Todd Haynes. "Pourtant, aucun de mes films n'a rapporté d'argent", lance le réalisateur lors la projection de Safe, son deuxième film restauré par CHANEL, organisée le vendredi 16 octobre dernier.
Depuis 35 ans, le cinéaste de Carol et I'm Not There incarne une voix majeure dans le cinéma indépendant américain, oscillant entre l'expérimentation et une forme traditionnelle dans sa manière de raconter les histoires.
Ses deux premiers longs-métrages, Poison et Safe avec Julianne Moore, ressortent en salle ce 21 octobre et en 4K le 23 octobre. À cette occasion, AlloCiné a rencontré Todd Haynes de passage à Paris pour revenir sur le début de sa carrière, la marginalité qu'il défend dans son cinéma, les films d'horreur et son prochain projet sulfureux avec Pedro Pascal.
Thomas Desroches
AlloCiné : Poison et Safe ont été réalisés à une époque bien particulière : les années sida. Est-il difficile pour vous de revoir ces films aujourd’hui, en pensant au contexte dans lequel ils ont été tournés et aux personnes que vous avez peut-être perdues depuis leur fabrication ?
Todd Haynes, scénariste et réalisateur : Pas pour ces raisons-là, non. Lorsque je regarde le générique d’ouverture de Poison, je me dis : “Oh mon Dieu, cette personne est morte, elle aussi et elle aussi…”, ainsi de suite. Mais les films, eux, continuent d’exister. Et c’est précisément ce qui fait la particularité du cinéma. Il peut capturer des moments de désespoir et des périodes difficiles.
Aujourd’hui, nous avons désespérément besoin de nous rappeler comment survivre aux crises sociales et politiques, qui, malheureusement, ne cessent de se répéter. Je n’avais pas vraiment envisagé les choses sous cet angle depuis quelque temps, mais Poison et Safe eux-mêmes sont des exemples de survie. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles ils me touchent encore.
C’est incroyable de penser que vous n’aviez que 30 ans lorsque vous avez réalisé Poison. Vous souvenez-vous de qui vous étiez à cette époque ?
Oui, j’avais confiance en moi. Je pense que cette confiance me vient en grande partie de mes parents. Dès mon enfance, tout ce que je fabriquais était admiré, accroché au mur, complimenté et encouragé. Ce n’est pas le cas pour tout le monde.
Bien sûr, j’ai toujours été confronté aux difficultés liées à la séparation et au désir de m’affranchir de certaines choses pour être moi-même. Mais, au moins dans le domaine de la création, j’ai réussi à trouver ma voie.
J’ai trouvé dans la création un espace qui m’a permis de découvrir ma propre voie.
Si vous avez vu mes films, notamment Dottie Gets Spanked, vous avez pu observer ce pouvoir étrange que ressent le garçon à travers ce qu’il crée, ainsi que le décalage entre sa création et la manière dont le monde la perçoit.
À la fin du film, il apprend même à préserver ses sentiments, ses désirs et les éléments de son travail qui les éveillent. Il les conserve et les enfouit, non pas pour les faire disparaître à jamais, mais pour pouvoir y revenir lorsqu’il sera prêt, lorsqu’il aura la force de les exhumer et de poursuivre son travail.
Les enfants comprennent les règles sociales et les conventions, même lorsque leurs parents leur disent : “Tu peux être qui tu as envie d’être.” Ils savent que ce n’est pas toujours vrai. Ils doivent apprendre à composer avec cette contradiction. J’ai trouvé dans la création un espace qui m’a permis de découvrir ma propre voie.
Les Acacias
Jean Genet occupe une place importante dans Poison. Vous avez déclaré dans une interview qu’il méprisait le monde et s’était juré de le rejeter autant que celui-ci le rejetait. Vous reconnaissez-vous, d’une certaine manière, dans cette façon de voir les choses ?
Je ne peux pas prétendre avoir connu un tel degré de rejet. Genet éprouvait un désir, un intérêt et une curiosité immenses pour ces marges où il s’obstinait à vivre, dans la rue, comme un voleur. J’ai eu une vie très différente de la sienne. Mais j’ai toujours eu le sentiment d’être lié à une certaine ambiguïté : ce qu’on nous présente comme “mauvais” ou “inacceptable” ne correspond pas nécessairement à ce que je ressens.
La plupart de vos films et de vos courts métrages mettent en scène des personnages qui puisent une certaine force dans la marginalité. Peut-elle encore être synonyme de puissance aujourd'hui ?
Aujourd'hui et plus que jamais. C’est précisément ce que nous devons essayer de préserver, dans un monde où nous sommes aliénés par les médias numériques, nos écrans… Nous avons la possibilité de communiquer, et pourtant nous sommes de plus en plus déconnectés des autres et de notre propre humanité.
Les gens ressentent un vide dans leurs relations les uns avec les autres. Je pense que l’humanité et la connexion sont précisément ce que le cinéma, la musique et l’art peuvent nous aider à retrouver. Ils nous ramènent à quelque chose d’essentiel. C’est pourquoi ils sont si importants.
Les Acacias
Les années 1990 ont constitué un véritable âge d’or du cinéma indépendant américain. Pensez-vous qu’un film comme Safe serait plus difficile à réaliser de nos jours ?
C’était déjà extrêmement difficile à l’époque. Il nous a fallu deux ans pour réunir le million de dollars nécessaire à la réalisation de Safe, malgré l’intérêt suscité par le nouveau cinéma indépendant et la visibilité dont avait bénéficié Poison. Safe est un film particulièrement complexe. Lorsqu’il a été présenté pour la première fois aux critiques, il les a déconcertés. Et je comprends pourquoi : c’était exactement ce que je cherchais à faire.
Mais ce qui était remarquable à cette époque, c’était le sérieux avec lequel les critiques abordaient les films. Ils échangeaient entre eux, se demandaient ce qu’ils en avaient pensé, et la discussion se poursuivait. Dès la première année de sa sortie, les avis étaient partagés. Mais les critiques étaient prêts à revoir le film. Malgré la multitude de films qu’ils avaient à découvrir, ils retournaient volontiers le voir une deuxième fois.
De mon côté, j’aurais probablement baissé les bras si Christine Vachon [la productrice du film, ndlr] n’avait pas travaillé sans relâche pour trouver les financements. J’aurais également pu abandonner si je n’avais pas trouvé Julianne Moore. Je ne vois pas qui aurait pu interpréter ce rôle avec autant de talent. Les critiques ont eux aussi contribué à rendre possible la poursuite de mon travail.
L’horreur s’immisce dans le quotidien. Elle est partout, sans qu’on parvienne à la localiser. C’est justement ce que tente de faire Safe.
Le réalisateur Wes Craven (Les Griffes de la nuit, Scream) avait qualifié Safe de film le plus terrifiant de l’année 1995. Certains le considèrent comme un film d’horreur. Est-ce un genre que vous aimez ?
J’aime certains films d’horreur. L’Exorciste est l’un de mes films préférés. Je pourrais le regarder en boucle. Mais ce que je préfère dans le cinéma d’horreur, c’est souvent la première moitié du film, lorsque la source de l’horreur, le monstre, n’a pas encore été complètement dévoilée. On commence simplement à en déceler les signes dans la vie quotidienne.
À ce stade, on peut attribuer à cette menace toutes sortes de significations. Le problème ne se résout pas simplement en identifiant le monstre, en le tuant et en considérant que tout est terminé. L’horreur s’immisce dans le quotidien. Elle est partout, sans qu’on parvienne à la localiser précisément. C’est justement ce que tente de faire Safe. C’est cette forme d’horreur diffuse qui m’intéresse le plus.
Vous laissez toujours une place importante à l’expérimentation. Votre prochain film, De Noche, avec Pedro Pascal et Danny Ramirez, sera-t-il lui aussi expérimental, à sa manière ?
Il est moins expérimental sur le plan narratif ou dans son style formel, mais il l’est dans son contenu, notamment dans la manière dont les deux personnages se rapprochent et finissent par tomber amoureux. Ils doivent traverser des expériences radicales pour dépasser leurs divisions raciales et sociales, leurs peurs masculines de l’intimité et leur mépris du monde. Ce mépris repose à la fois sur des raisons évidentes et sur des motivations plus difficiles à expliquer.
AGENCE / BESTIMAGE
L’histoire se déroule dans un Los Angeles extrêmement corrompu. Cette dimension fait écho avec encore plus de force au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, du moins aux États-Unis. Plus que je ne l’avais imaginé lorsque nous avons commencé à travailler sur le projet. Cette résonance est devenue encore plus forte avec le temps. D’une certaine manière, je retrouve dans ce film des thèmes qui traversaient déjà Carol.
Tout le monde a dû faire d’énormes sacrifices pour que le film puisse voir le jour. Une fois encore, comme pour Poison et mes premiers projets, sa réalisation a exigé beaucoup plus d’efforts de la part de toute l’équipe.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 16 octobre 2026
Poison et Safe, actuellement au cinéma
Disponible en Blu-ray et 4K dès le 23 octobre