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    Ivano De Matteo: "Nos Enfants est un film sur les certitudes qui s'écroulent"
    Par Thomas Destouches — 10 déc. 2014 à 05:00

    Couronné par le Jury Critique du 37ème Festival du Film Italien de Villerupt, le drame Nos Enfants d'Ivano De Matteo sort ce mercredi dans les salles françaises. Rencontre avec des nouveaux maîtres du cinéma transalpin...

    Bellissima Films

    AlloCine : Il y a du Moretti période "La Chambre du Fils" dans "Nos Enfants", notamment par la limpidité et l'apparenté simplicité de la mise en scène des questions morales. Est-ce une influence assumée et revendiquée ?

    Ivano de Matteo : J'aime beaucoup le cinéma de Nanni Moretti. Comme celui d'Ettore Scola, qui faisait davantage une comédie tranchante et méchante. Mais j'essaie surtout de faire "mon" cinéma, même si bien évidemment, inconsciemment, j'ai sans doute pris des choses ici ou là.

    Il y a assez peu de mouvements dans votre mise en scène. Ce sont des plans fixes. Et c'est justement pour cette raison que les mouvements de caméra, lorsqu'ils surgissent, surprennent et interpellent. C'est notamment le cas de cet ample mouvement en dehors de l'appartement du personnage joué par Alessandro Gassman...

    Je voulais relier la ville avec la maison, regarder ces personnages de dehors comme s'ils étaient des poissons dans un aquarium. Je ne voulais pas qu'on entende leurs voix mais que les spectateurs imaginent ce qu'ils se disent. D'ailleurs j'ai tourné cette scène en musique, celle de Francesco Cerasi. Je fais cela très souvent pour mes films : je demande à ce que soient composés quelques morceaux pour des scènes déterminantes, afin de les faire écouter aux comédiens mais aussi aux techniciens pour qu'ils s'imprègnent de l'atmosphère recherchée et du rythme de la scène.

    La fin du film, sans la révéler, laisse une grande place au mystère. C'est un choix risqué  de faire une fin ouverte...

    Le livre (NDR: "Le Dîner" de Herman Koch) est en effet beaucoup plus précis dans sa conclusion. Dans Nos Enfants, je donne "ma" fin, laquelle  permet une multitude d'interprétations. Celle que vous avez ressentie ne sera pas celle de votre voisin. Je déteste quand une personne est absolument, totalement sûre de quelque chose. Or Nos Enfants est aussi un film sur le sentiment d'insécurité et sur les certitutdes qui s'écroulent.

    "Nos Enfants" est un film sur le sentiment d'insécurité et sur les certtitudes qui s'écroulent.

    C'est aussi et avant tout un film sur la morale...

    Exactement ! Il peut se voir sur différents niveaux. On peut le lire à la lumière d'Internet et des nouvelles technologies. C'est un film sur la communicabilité et ses difficultés inhérentes, sur l'éducation, sur la violence... Quand j'ai commencé à tourner, tout reposait sur mes propres questions. Mes films sont toujours marquées par mes peurs. J'y raconte ce qui m'inquiète. J'ai un fils de 14 ans (NDR: l'enfant dans la voiture dans la scène introductive du film). Je me suis naturellement demandé ce que je ferais si mon adolescent, qui est tout à fait normal, finissait un jour, par jeu ou pour toute autre raison, à commettre un tel acte. Il y a la "Justice" et la "Conscience". Nos Enfants parle de cela. Je ne peux pas vous donner une réponse simple et rationnelle. Le film n'en donne pas non plus de fait.

    Concernant les niveaux de lecture, le film est aussi un regard sur notre société, laquelle traverse justement une crise morale...

    Je pense effectivement que nous traversons une crise morale. Et, mais ce n'est que mon avis, elle est liée aux nouvelles technologies. Elles ont eu une influence sur la société, sur l'éducation, sur le rapport moral, sur les relations physiques...

    Sur notre rapport à l'image également. D'où l'importance de l'émission de télévision dans votre film...

    Exactement. Et nous devons prendre en compte Internet désormais. Il y a un phénomène de virtualisation des émotions, de l'amour, de la douleur et du sexe. Selon moi, il y a deux niveaux sociaux qui se sont créés. Celui dans lequel je vis et ceux de ma génération. Et un autre, dans lequel évolue désormais mon fils, avec une nouvelle manière de communiquer. La communication fait partie de la société. Mais je ne connais pas ces "nouveaux" codes.

    Il y a un phénomène de virtualisation des émotions, de l'amour, de la douleur et du sexe.

    Compte tenu de ce schisme, considérez-vous "Nos Enfants" comme un film optimiste ?

    Cela ressemble à un film pessimiste. En tant que père, je dois prendre en compte que cette évolution de la communication existe. Je ne peux pas faire comme si... Je ne peux pas m'adresser à eux avec mes codes. Et de la même manière, je ne peux pas demander à la nouvelle génération de redescendre à mon niveau. Je cherche donc une nouvelle manière de communiquer... en utilisant un vecteur ancien, celui du cinéma. Via la parole et le toucher également. J'ai pu montrer le film à une classe de lycéens, et à l'issue de la projection nous avons eu un beau débat. D'autres projections sont prévues. Je pense avoir trouvé un moyen pour parler avec eux, pour passer au-delà de cette vitre. Parce que nous sommes tous d'une certaine manière derrière une vitre, qui nous permet d'ailleurs de faire un peu moins preuve de pudeur. On a parfois l'impression, derrière cette vitre, que l'on peut tout dire et tout faire.

    Il y a une vraie finesse dans l'écriture de "Nos Enfants", laquelle se manifeste notamment dans l'ébauche faite des deux frères, le médecin et l'avocat. Le spectateur a une inclination naturelle vers le médecin. Mais le dessin de ce personnage est suffisamment subtile pour laisser place au trouble lorsque l'épreuve surgit. Le risque de tomber dans le cliché du "bon médecin" face à l'"avocat retors" était grand...

    En effet c'était risqué. Car le choc du retournement moral dépendait de cette finesse initiale. Mais c'était aussi risqué de faire l'adaptation cinématographique d'un tel roman, et surtout de le modifier. J'ai changé beaucoup de choses, d'autant plus qu'il y avait quelques éléments que je n'aimais pas. Je voulais aussi le déconstruire pour comprendre pourquoi 6 millions de personnes l'avaient acheté et aimé, alors qu'il est particulièrement violent. Au final j'ai décidé de ne pas tout adapter, de ne prendre qu'une partie du livre. J'ai changé les métiers des deux frères, les deux enfants - j'en ai fait un garçon et une fille - et bien évidemment la fin. Mais j'ai surtout changé une chose cruciale : dans le livre, ils brûlaient la SDF puis tuaient leur frère adoptif qui était noir. Le livre touchait alors au racisme. Et surtout, dans le livre, un des deux principaux protagonistes - j'en ai fait dans mon film un médecin alors qu'il était à l'origine un professeur de littérature - était particulièrement agressif et prenait justement un médicament pour calmer sa violence. A la fin du livre, on découvrait que sa "maladie" avait été transmise à son enfant. Ainsi l'auteur justifiait d'une certaine manière la violence de l'enfant et son acte. J'ai retiré cette "tranquilité" du livre, car avec cet argument de la maladie, le spectateur ne se sentait pas directement concerné, il pouvait se dire qu'il ne pourrait pas être l'auteur de tels actes. Dans le film, on se dit que cela peut arriver à n'importe qui.

    Pour mon adaptation, j'ai retiré cette "tranquilité" du livre original d'Herman Koch.

    Parlons un peu du cinéma italien contemporain. En France, on connaît les grands monstres, du passé ou du présent, mais finalement on a une image assez imprécise de la production globale. Quel est l'état du cinéma italien aujourd'hui ?

    N'oublions pas tout d'abord le fait qu'il y a une crise économique majeure en Italie. Une des premières victimes en est la culture. C'est là que l'on coupe le plus rapidement dans le budget. Comme si ce n'était qu'un hobby... Une fois que l'on a dit cela, il y a tout de même une production italienne, avec notamment un marché plutôt tourné vers la comédie et l'exploitation nationale, mais qui génère beaucoup d'argent. Il y a des nouveaux auteurs, et ils commencent à être vus à l'étranger. Mais on ne nous attend plus comme par exemple à l'époque les néoréalistes des années 50. Nous sommes peut-être davantage perçus comme des "néo-néoréalistes", un genre que je ne appréhender que dans le contexte de la crise économique. Le fait que Nos Enfants sorte en France et prochainement en Turquie et aux Etats-Unis est important pour le cinéma italien.

    Vous souhaitez la renaissance de la comédie italienne renaisse. Mais qu'elle ne serait plus jamais la même. Où en est cette comédie à l'italienne moderne ?

    La comédie méchante à la Scola n'est pas encore revenue. Si on parle de comédie à un producteur actuellement, il voit d'abord les sous, les têtes d'affiche, quelques passages obligés, un peu de vulgarité...

    Quel est votre prochain film ?

    J'espère le tourner en France. Ce serait une histoire italienne... mais filmée ici. Tous mes films parlent de la famille. Ce sera à nouveau le cas.

    Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 20 novembre 2014

    La bande-annonce de "Nos Enfants" :

     

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