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    Nabil Ayouch : "Les prostituées de Much Loved sont des guerrières..."
    Par Laetitia Ratane — 16 sept. 2015 à 05:00
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    Film choc de la Quinzaine cannoise, sacré au Festival d'Angoulême, Much Loved sort enfin en salles. Rencontre avec Nabil Ayouch, réalisateur d'une oeuvre centrée sur quatre prostituées marocaines aussi fortes que fragiles, aussi asservies que libres.

    A Cannes en mai dernier, le cinéaste franco-marocain Nabil Ayouch (Les Chevaux de dieu, Whatever Lola Wants) a présenté à la Quinzaine des Réalisateurs son nouveau long métrage. Après les polémiques subies au Maroc et le triomphe vécu au Festival d'Angoulême, Much Loved sort en salles, ce 16 septembre. Rencontre avec le metteur en scène d'un film choc et émouvant se déroulant de nos jours à Marrakech et suivant Noha, Randa, Soukaina, Hlima, des "amazones" vivant d’amours tarifés...

    Je me sens à ma place à la Quinzaine avec ce film frondeur...

    A l'issue de la projection du film à la Quinzaine des Réalisateurs, il y a eu un silence empli de tension et d'émotion qui était presque plus puissant que la standing ovation qui a suivi. Je sentais les spectateurs touchés au plus profond d'eux-mêmes et ça m'a énormément ému. Je me sens à ma place dans cette section parallèle du Festival de Cannes, avec Much Loved, un film un peu frondeur. 

    Quatre femmes sont venues me raconter leur histoire... qui m'a bouleversé, blessé

    J'ai décidé de traiter le sujet de la prostitution au Maroc parce que ces filles m'ont touché. La prostitution est un thème présent de manière périphérique dans mes autres films. C'est un élément de l'environnement dans lequel je vis qui m'a toujours interpellé, comme les marginaux en général dans mes films.

    Virginie Surd

    Et il y a eu cette rencontre avec quatre femmes à Marrakech, qui ont dit un jour à mon directeur de casting qu'elles avaient une histoire à me raconter. Cette histoire c'est la leur. J'ai pris ma voiture, j'y suis allé, j'ai passé deux jours avec elles et ce qu'elles m'ont dit, m'a totalement bouleversé, blessé et donné suffisamment envie de retourner les voir et de rencontrer d'autres filles. Pendant un an et demi, j'ai fait un travail d'enquête, j'ai rencontré des centaines de filles, écouté des destins, des souffrances, des solitudes. Les actrices de mon film connaissent bien ce milieu car elles vivent dans des quartiers populaires qui les y ont confronté. 

    Ces femmes font vivre des centaines de familles et n'ont en retour que du mépris...

    Je suis passée par différentes phases, des phases où j'ai crû abandonner. Je rentrais chez moi le soir les larmes aux yeux, à moitié détruit par ce que j'avais entendu. Je suis allé au bout de ce projet parce que la détresse et la solitude dans laquelle étaient ces femmes m'ont donné paradoxalement beaucoup de courage. 

    Ces femmes, et c'est bien là le paradoxe et le particularisme de la prostitution au Maroc, font vivre des centaines de milliers de familles. Les raisons pour lesquelles elles en sont arrivées à cette extrémité sont malheureusement assez communes et universelles, par contre le rôle qu'elles jouent dans la société est tout à fait évident et prépondérant. Suffisamment pour attendre en retour un certain amour, une affection qu'elles n'ont pas. Elles ont en retour du mépris, de l'humiliation, des jugements. Quand l'une d'entre elles me dit que le seul amour qui lui manque, c'est celui de ses parents, qui la considèrent comme un portefeuille, un guichet automatique, ça me fait mal. C'est ce que j'ai envie de crier le plus fort.

    Il faut regarder ces femmes guerrières et ce qu'il y a à l'intérieur d'elles...

    Lors d'une scène chez sa mère, l'héroïne jouée par Loubna Abidar a du mal à prendre l'affection que lui donne son petit garçon. Elle n'a tellement pas le temps de s'occuper de lui qu'elle préfère le jeter plutôt que d'avoir à en souffrir... Sa petite soeur, qui étudie, pourra malgré tout elle aussi basculer, par l'éducation qu'elle a reçue. On sent à un moment du film que c'est ce qu'il se passera.

    Virginie Surd

    Je ne suis pas en train de dire que ce sont des filles formidables, bien ou pas bien. Le film n'est absolument pas dans le jugement. Je dis simplement qu'elles sont là et qu'il faut simplement les regarder, observer leur humanisme, ce qu'il y a à l'intérieur d'elles. D'où le titre arabe qui signifie "la beauté qui est en toi". 

    J'avais très clairement envie de dessiner de beaux portraits de femmes, arabes. De ces femmes libres malgré ce qu'elles vivent. Libres car ayant de l'argent. De l'argent qu'elles donnent. Il y a aussi une forme d'anthropologie inversée car les hommes sont au service de ces amazones, de ces guerrières.

    Propos recueillis par Laetitia Ratane, à Cannes, le 20 mai 2015

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