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    Dessine-moi... l'esclavage - Iqbal, un film "bouleversant, beau, poétique, délicat..." selon Bruno Solo
    Par Propos recueillis par Yoann Sardet — 24 août 2016 à 05:00
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    Très impliqué dans la protection de l'enfance, Bruno Solo prête sa voix à "Iqbal, l'enfant qui n'avait pas peur", évocation animée de l'histoire vraie d'un jeune garçon, abattu à cause de sa lutte contre l'esclavage moderne. Rencontre.

    AlloCiné : quand un film entre en phase de promotion, il y a souvent la "promo contractuelle" et parfois la "promo de coeur". Et on sent justement que ce film vous tient vraiment à coeur...

    Bruno Solo : J’ai accepté le projet tout de suite car je suis très impliqué dans la protection de l’enfance à travers l’association La Voix de l’Enfant. Iqbal, l'enfant qui n'avait pas peur, c’est une aventure qui a été initiée par un élan de générosité et par une volonté de faire connaître l’histoire dramatique d’Iqbal Masih, qui a été assassiné à l’âge de 12 ans par la "mafia du tapis" pakistanaise. Au départ, on raconte une histoire universelle qui choque tout le monde et qui nous concerne tous car oui, des enfants continuent de fabriquer des produits de consommation que ce soit en Asie, en Amérique latine ou ailleurs. Mais grâce à Iqbal et à d’autres, ces enfants sont aujourd’hui un peu mieux protégés.

    Maintenant pas d’angélisme : c’est une réalité qui existe toujours. Elle est simplement mieux légiférée et encadrée. Avant Iqbal, on était dans un esclavagisme moderne de la pire espèce : des conditions concentrationnaires, sans nourriture, habitant dans des conditions inimaginables pour un être humain… Un être humain peut avoir la capacité physique ou psychologique de se protéger ou de se défendre, mais que peut faire un enfant de 6, 7 ou 8 qui est traité ainsi ? Iqbal l’a payé de sa vie, et le film est bouleversant de ce point de vue.

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    Au niveau formel, il y a un vrai parti pris artistique en alternant scènes réalistes en animation 3D et scènes oniriques en animation traditionnelle...

    Quand Iqbal s’évade à travers sa création, c’est une ode à la culture et à l’art qui peut vous exalter et vous donne les germes de la liberté. Cet enfant, qui n’a pas de référence ni d’accès à la culture, c’est en créant des tapis qu’il imagine ce phénix qui se met à s’envoler… et il le concrétise ensuite lui-même physiquement en s’envolant. C’est grâce à son imaginaire et à son talent que ce jeune homme s’émancipe de l'enfant qui courbe le dos, pour en entraîner d’autres avec lui et entraîner des adultes à prendre conscience de la situation. Même si, encore une fois, beaucoup étaient au courant et se contentaient de fermer les yeux et de jeter un voile impudique sur tout ça. Le film est donc bouleversant, très beau formellement, très poétique, très délicat dans son approche… On voit l’innocence et la candeur l’emporter sur l’esclavagisme.

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    Le médium de l’animation permet de faire découvrir cette histoire aux enfants, mais est-ce qu’il n’atténue pas la cruauté des faits ?

    C’est toujours la question. Sinon, il faut faire voir aux enfants des documentaires voire des films de fiction mais c'est délicat de montrer trop tôt des films comme Le Fils de Saul, Shoah ou même La Vie est belle. Iqbal est typiquement un film à regarder avec ses enfants pour ensuite espérer que ça suscite des questions… quitte à aller les chercher un peu si elles ne viennent pas. C’est aux parents d’aller au-delà de l’animation, des couleurs et de l'enrobage pour évoquer cette réalité terrible. Une réalité qui a vu cet enfant de 12 ans payer son combat de sa vie . L’animation permet effectivement de captiver l’enfant et de ne pas trop l’effrayer face à la réalité du monde, et c’est à nous de les aider ensuite à aller au-delà de cette imagerie pour découvrir cette réalité et pourquoi pas leur faire découvrir de vraies images d’Iqbal, qui était un gamin lumineux et solaire. Au final, on se sent un peu plus éveillé après avoir vu ce film : comme tous les bons films, il suscite des échanges.

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    Vous le disiez, vous êtes très impliqué dans La Voix de l’Enfant, aussi vous devez lutter contre votre propre nature pour incarner Guzman, l’exploiteur d’Iqbal. Alors certes, c’est le propre du travail de comédien, mais quand cela touche à nos valeurs profondes, j'iamgine que ce n'est pas évident…

    C’est la première chose que m’a dite le réalisateur Michel Fuzellier : "Tu vas jouer le salaud". Et finalement peu m’importe. Déjà, comme vous l’avez dit, c’est notre boulot et composer est plus agréable. Et puis par ailleurs, c’est trop simple d’imaginer que ce sont juste des salauds et des bourreaux. C’est bien plus complexe… C’est pour cette raison que j’ai mis dans mon interprétation des petites touches qui relèvent de l’ignorance crasse, de la bêtise et de la non prise de conscience de la monstruosité de ses actes. Je ne cherche pas à excuser mon personnage, mais on sent aussi la chape de plomb de l’ignorance des adultes. Guzman, c’est son quotidien de voir des gosses travailler sous ses ordres. "Oui ces enfants sont mal nourris… mais on les nourrit". "Oui on les exploite et on les paye mal… mais c’est mieux que rester chez eux dans la misère". Tout ça participe à une sorte d’accord tacite et collectif, et c’est seulement quand on les secoue qu’ils réalisent…

    J’ai vécu la même chose au sein de La Voix de l’Enfant : on est sidéré par le sentiment de non-culpabilité de gens qui maltraitent les enfants. Dans le film, on voit des adultes qui aident Iqbal avec des médicaments pour son frère et à qui il doit donc un travail, des parents pour qui un enfant qui travaille relève de la normalité… Jouer ça, c’était un exercice qui m’intéressait. Par ailleurs, j’avais tellement envie de participer et d’aider ce film, que je n’allais pas faire la fine bouche. Et puis pour montrer l’émancipation d’Iqbal, il fallait impérativement montrer son quotidien, avec ses bourreaux. Et son bourreau, c’est moi. C’est bien, c’est une catharsis.

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    Dans le film, il y a les bourreaux locaux, mais il y a aussi le personnage de l’acheteur occidental. C’était important de montrer notre responsabilité à tous ?

    Bien entendu. On a tous bon dos de découvrir les choses après coup… Réveillons-nous, nous avons tous les moyens d’information à notre disposition et il suffit de de creuser, de poser les bonnes questions, d’être curieux. Les pouvoirs publics ont une grande responsabilité, mais nous aussi à notre niveau. On a le devoir en tant que citoyens de ne pas simplement découvrir la réalité du monde aux infos et de demander que fait la police. Que faisons-nous ? L’idée n’est pas de culpabiliser, nous n’avons pas tous les épaules, le temps ou la vocation de nous investir totalement. Mais il faut prendre un minimum conscience de choses, on ne peut pas découvrir l’horreur du monde au détour d’une porte. On la connaît, l’horreur du monde.

    Il faut juste être vigilant et nous avons un vrai devoir de vigilance vis-à-vis de ceux qui sont dans une situation plus précaire et fragile que nous. Détourner les yeux en pensant que le problème se règlera, ce n’est pas possible. Il y a encore une fois une responsabilité politique de proposer des solutions, de proposer des débats… mais il faut une volonté de nous tous d’y participer. C’est notre problème à tous. L’enfance est notre problème à tous, et c’est hallucinant que ce soit un gamin de 10 ans à l’époque qui révèle cette situation.

    Bestimage

    Vous avez ému beaucoup de gens avec "Rendez-vous en terre inconnue", et j'imagine que ça a été une expérience très marquante pour vous. Est-ce que cela a impacté vos choix artistiques et professionnels et vous a amené à privilégier les œuvres qui comptent comme "Iqbal" justement ?

    Pas forcément, car j’étais tel que je suis aujourd’hui avant même de partir en Mongolie il y a dix ans. Mes parents sont des gens curieux, érudits, très à l’écoute du monde. Je ne viens pas d’un milieu particulièrement favorisé, mais ils ont toujours été très ouverts sur la culture, la peinture, le théâtre, le voyage… Très petit, nous avons donc fait des voyages assez "rudes" ma sœur et moi. Donc quand je suis parti en Mongolie, cette idée d’aller à la rencontre de gens pour partager leur quotidien, je l’avais déjà vécue. Ça n’a fait que renforcer le sentiment d’habiter la même planète. Régulièrement, je pense à Batbayar… Il y a eu des moments très forts qui n’ont pas été filmés, où je me suis retrouvé seul avec lui sans traducteur et sans Frédéric Lopez, et on parvenait à communiquer. Parfois durant une heure, juste par les gestes, par le regard… Il y a une sorte de langage universel qui passe, c’est fou. Quoi de plus différent qu’un Parisien vivant à Meudon et un cavalier mongol vivant dans les steppes ? Et bien pas tant que ça, au final. Ce voyage ne m’a donc pas changé, il n’a fait que renforcer l’idée qu’on vit sur la même planète au même moment.

    Pour revenir à votre question sur mes choix, ma liberté artistique je l’ai achetée -c’est vraiment le mot- grâce au succès de Caméra Café dans le monde entier. Yvan Le Bolloc'h et moi en sommes les créateurs, et ça m’a permis de pouvoir refuser des projets sur lesquels je n’étais pas en accord. Il n’y a rien dans ce que j’ai fait depuis quatorze ans qui ne me plaise pas. Au cinéma, je suis moins présent car on ne m’a proposé que des ersatz de choses que j’avais déjà faites : j’en ai refusé plusieurs, ce qui a amené les gens à se dire que je n’aimais plus le cinéma. Ce n’est pas le cas mais ce n’est pas grave : c’est à la télévision et au théâtre que je fais les choses que j’aime. Je n’irai pas vers le cinéma pour de mauvaises raisons, mais uniquement quand c’est un projet qui me passionne. Comme Iqbal. J’ai vraiment été ému de participer à ce projet, ému de voir le film fini, et heureux de la confiance mutuelle que nous avons partagé avec tous les gens impliqués. Ce n’est pas évident de lire un scénario de film d’animation, il y a une plus grande liberté, on a moins de repères que sur un film classique. Même quand j’ai participé aux sessions d'enregistrement, le film n’était pas terminé : mais je sentais qu’on était dans un joli projet. Ce qui s’est confirmé au visionnage. Je suis très heureux de l’avoir fait.

    Lucasfilm Ltd.

    Dernière question, très triviale : vous avez emprunté votre pseudo à Han Solo… Qu’avez-vous pensé du Réveil de la Force et de LA scène ?

    Déjà, j’ai préféré ce film à la prélogie que je trouvais trop foisonnante et trop riche en effets visuels. Celui-ci m’a vraiment emballé. C’était plus épuré et puis c’était vraiment génial de revoir Han Solo et Leia. Et puis voir disparaître mon héros, c'était… J’ai bien aimé et j’aime beaucoup J.J. Abrams: il avait déjà dépoussiéré Star Trek et il a vraiment mis en place des choses intéressantes sur Star Wars. C’est comme un vaudeville : ça a beau être un film de SF, c’est traité à la manière d’un vaudeville avec une révélation à chaque porte qui s’ouvre. Sauf qu’ici ce ne sont pas des amants mais des pères cachés… Dans le premier acte des grands vaudevilles, il y a un acte d’exposition où sont présentés les personnages et les implications de chacun. Et à partir du deuxième acte, ça part dans tous les sens. Je veux croire qu’ils vont construire Star Wars comme ça : on pose les personnages pour ensuite avancer. Donc j’y crois.

    EXTRAIT VF "Combien de temps je dois rester ici ?"

     

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