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    Le Bureau des légendes (Canal+) : les secrets de fabrication de la musique de la série
    27 avr. 2020 à 17:30
    Brigitte Baronnet
    Passionnée par le cinéma français, adorant arpenter les festivals, elle est journaliste pour AlloCiné depuis 10 ans. Elle anime le podcast Spotlight.

    A l'occasion de la diffusion de la saison 5 du Bureau des légendes, nous nous sommes entretenus avec Rob, le compositeur de la bande originale de la série de Canal+ depuis sa création, et compositeur des films "Maniac", "Papicha" ou "Planetarium".

    Bestimage

    AlloCiné : Vous avez travaillé sur plusieurs longs métrages de plusieurs cinéastes comme Rebecca Zlotowski ou Alexandre Aja. Mais en terme de "volume", Le Bureau des légendes semble être le travail qui a pris le plus d'importance dans l'ensemble des musiques que vous avez composé...

    Rob, compositeur : Vous avez cité Rebecca Zlotowski qui est une des réalisatrices avec qui j’ai le plus travaillé, avec qui j’ai le plus de connivence, car c’est devenu une amie, parce qu’on a le même âge… On s’est rencontré par amitié. J’ai fait trois longs métrages (Belle épine, Grand Central, Planétarium, Ndlr.) et une série (Les Sauvages, Ndlr.) avec elle. Mais si on met bout à bout toutes nos heures, ça reste moindre que tout ce que j’ai fait pour Le Bureau des légendes.

    C’est impressionnant de se dire que quoi qu’il arrive, quelle que soit les œuvres, Le Bureau des légendes, c’est vraiment celle qui m’a accaparé le plus en temps et en quantité de musique. C’est vertigineux. Le temps que j’ai passé avec Eric Rochant (showrunneur de la série, Ndlr.) aussi. On a fait une seule œuvre -admettons que ce soit une seule et même œuvre-, mais en fait on a passé des heures et des heures. Des heures de musique, de série, de montage… C’est colossal !

    Est-ce que de passer autant de temps sur une œuvre, est-ce justement quelque chose de particulièrement appréciable, afin d’approfondir par exemple ? Ou au contraire peut-il y avoir aussi une forme de lassitude ?

    Pour replacer dans le contexte, on s’est rencontré il y a un peu plus de 6 ans avec Eric Rochant : ma carrière n’était pas tout à fait au même stade qu’aujourd’hui. J’étais à l’époque très confidentiel. Il n’y avait pas encore ce succès des séries françaises comme il y a aujourd’hui. 

    Eric Rochant avait déjà une belle carrière, on se lançait tous les deux, mais moi j’étais encore un petit peu un débutant... Une nouvelle tête dans ce paysage ! Il y avait un parfum d’aventure sériel. Donc c’était quelque chose de formidable, qui m’a donné beaucoup d’élan dès le départ.

    Sur un travail au long cours comme ça, -5 saisons, 50 épisodes-, si on a tenu bon lui et moi, si on a continué, je pense que c’est parce que finalement, on s’est plu en quelque sorte. On s’est entendu et on a trouvé un terrain d’exploration musical qui a fait que je n’ai pas eu l’impression du tout de "perdre" 5 ans de ma vie. Au contraire !

    J’ai l’impression d’avoir énormément progressé artistiquement, professionnellement, techniquement. Ca m’a appris plein de choses en terme de production mais aussi comment développer un thème musical sur la longueur d’une série. Là où d’habitude un thème doit tenir 2 heures, il faut que ça tienne beaucoup plus, donc j’ai dû en développer d’autres, créer, les réadapter, les relire, les réarranger... Pour toutes ces raisons, je ne me suis jamais embêté sur Le Bureau des légendes !

    La bande-originale de la saison 5 du Bureau des légendes composée par Rob, disponible chez Milan Music / Sony Classical

    C'est particulier : quand vous composez, vous ne voyez pas les images... Tout est fait vraiment à partir du scénario et de notes d’intention qu’on vous donne.

    Oui, c’est ça. Je commence à travailler à la lecture des scénarios. Avant même de voir les images, je créé une base de données musicale, juste basée sur mon instinct, mon inspiration, et sur des notes d’Eric Rochant qui me dit : « voilà, cette saison il va y avoir la romance de… mais il va aussi y avoir un nouveau personnage… On va être en Russie ou alors il va y avoir du cyberterrorisme… » Ce genre de choses... Tout ça me guide. Je créé une sorte de masse musicale qui sert dès le début du tournage, puisque les monteurs commencent à monter dès le premier jour de tournage. Donc dès le début, ils ont de la musique pour commencer à travailler.

    Sur la première saison, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Et puis, Le Bureau des légendes a quand même un parfum très particulier : la première saison est très aride, le réalisme est très abrupt. C’est vrai qu’à partir de la 2ème saison, 3ème, etc. j’étais déjà fort de l’expérience des saisons précédentes, donc je savais un petit peu avec quelles notions j’allais devoir jouer, commencer à approfondir des terrains sur lesquels je sentais qu’on était encore un peu fragile, ou au contraire, m’amuser avec d’autres thèmes, etc. La 5ème saison, on a atteint une forme d’apogée de notre rapport créatif entre la série, Eric et moi.

    Pour se représenter un peu mieux le métier de compositeur, est-ce qu'il est rare de composer la musique comme vous l'avez fait, à savoir sans voir les images, mais simplement sur scénario ?

    Il y a vraiment plein de façons de travailler. Pour citer deux extrêmes, il m’est arrivé qu’on me livre un film terminé, monté, étalonné, et quasiment pré-mixé, et il fallait juste remplacer les musiques temporaires qu’il y avait. J’avais 15 jours pour le faire.

    C’est à l’opposé, par exemple, avec ce que l’on peut faire sur les films de Rebecca Zlotowski, où là elle me parle de l’idée même du film, avant même d’écrire le scénario. Dans ce cas, je suis vraiment dans l’intimité du projet, et on peut commencer à parler de fantasmes musicaux avant même que le scénario existe. Entre ces deux extrémités, tous les scénarios sont possibles. Parfois un scénario, parfois des rushs, parfois des images.

    J’ai un souvenir assez fort de la composition du film Maniac, remake produit par Alexandre Aja, qui est aussi un de mes comparses de prédilection. Tous les jours, je recevais des rushs : ils étaient en tournage à Los Angeles, et je recevais ce qu’ils avaient tourné dans la journée. Je composais sur ces rushs. C’était une autre expérience musicale, qui était tout aussi passionnante. J’étais vraiment dans la fabrication du film, en temps réel, avec l’équipe de tournage.

    Ce qui est intéressant dans la façon que vous avez de travailler pour Le Bureau des légendes, c’est que -comme Eric Rochant pioche au sein d’un large choix de musique-, cela veut dire que lorsque vous découvrez la série, vous avez aussi la surprise de voir ce qu’il a retenu…

    Oui tout à fait. C’est lui et son équipe de monteur, Pascale Fenouillet en tête, qui décident de quel morceau va aller sur quelle séquence. J’ai confié mon œuvre à Eric et c’est lui qui va l’exploiter comme bon lui semble. Evidemment, j’ai une admiration sans borne pour son intelligence, je suis toujours très respectueux de ses choix. Parfois, je suis très surpris.

    J’appelle ça la magie du cinéma, quand quelque chose que personne n’avait prévu fonctionne. Je créé une musique instinctivement et on la place sur une séquence qui donne un moment de cinéma formidable. Quand ça arrive, je suis aux anges. Eric Rochant avait parfois des desiderata très précis, où il me disait par exemple ‘pour cette séquence, j’ai besoin de 8 minutes de tension progressive’. Donc là évidemment je lui taillais un costard sur mesure.

    Vous devez faire allusion à l’épisode ou aux épisodes dont je voulais justement vous parler dans lequel il y a une longue plage musicale avec une vraie tension…

    Je ne spoilerai rien. Dans l’épisode 6, 7 et 8, Eric Rochant et moi nous sommes lancés une sorte de défi, ou un tour de force, d’avoir une trame narrative dans chacun de ces épisodes, entièrement mis en musique. Du début de l’épisode,  quand démarre cette narration, jusqu’à ce qu’elle se dénoue, en fin ou milieu d’épisode, cette même musique est tout le temps là pour la soutenir.

    Cela donne l’impression que cela est presque que comme une suite musicale, comme on dirait en musique classique, ou un mix ou mixtape comme on dirait en techno. C’est un seul et même morceau qui se développe. Je crois que sur l’épisode 8, au final, le morceau dure 24 minutes en continu, ce qui est assez exceptionnel, quelle que soit l’œuvre, que ce soit une série ou du cinéma, c’est rare. C’était un vrai tour de force et je sentais que ça faisait partie presque d’un fantasme de cinéma d’Eric Rochant.

    On avait cité un film formidable que je recommande – El Reino – qui travaillait un petit peu sur ce genre de tension musicale aussi, c’est à dire vraiment une musique électronique, qui épouse à 100% la tension narrative du film. C’était un peu notre exemple à suivre.

    Parfois on a envie de prendre le spectateur par la main et l’emmener encore plus loin. C’est intéressant de jouer avec toutes les différentes fonctions de la musique. Dans ce cas précis, la musique est forte. Elle fait partie intégrante de la mise en scène. Pour moi, c’est une preuve de confiance du metteur en scène, qui est grande, qui me flatte, et je trouve que c’est un parti pris, un pari de mise en scène qui est très fort. Utiliser la musique dans ce sens, je trouve ça assez formidable.

    Zuma Press / Bestimage
    Natalie Portman, Lily Rose Depp, Rebecca Zlotowski et Emmanuel Salinger présentent Planétarium au Festival de Venise en 2016

    Nous parlions en début d'interview de Rebecca Zlotowski avec qui vous avez beaucoup travaillé, et qui fait partie prenante d'une génération de cinéaste. Y a-t-il aussi une génération de compositeur à laquelle vous appartenez?

    On est assez isolés les uns des autres. Il est très rare que les compositeurs collaborent entre eux. Souvent on confie la musique d’un film à un seul compositeur. Il n’y a pas l’effet de boule de neige qu’il peut y avoir dans la scène rock où on se retrouve dans les festivals, il y a des collaborations, des remixes… C’est un domaine où on est très solitaire, un peu isolé. Evidemment j’ai des contemporains que j’admire. Il y a des gens dont je me sens plus ou moins proches.

    Je n’ai pas fait d’école, il y a peut être des gens qui sortent du Conservatoire qui ont une bande. C’est vrai que je me sens un peu seul dans mon coin, et quelque part, je crois que j’aime bien cette idée là. Je me sens un peu comme un pirate solitaire. J’ai un côté Albator quoi ! Je suis tout seul dans ma galère et j’aime bien l’idée que, du coup, ça m’autorise à m’inspirer de tout ce que je veux, sans qu’on puisse ressentir chez moi une connivence avec d’autres artistes. Ca me donne une grande liberté.

    Si vous voulez les citer, y a-t-il des compositeurs qui vous ont particulièrement inspiré ?

    Je pourrais parler de Morricone, de Komeda, de Moroder, de Tangerine Dream, Goblin… tous les compositeurs des années 60-70 que j’affectionne particulièrement. Mais dans la scène contemporaine, je citerai peut être Jóhann Jóhannsson, qui est décédé il y a 2 ans tristement maintenant. C’était un compositeur qui a profondément marqué la musique de films : son utilisation de l’orchestre très texturée, distordue, etc. Tout le boulot qu’il a fait pour les films de Denis Villeneuve, je trouve ça exceptionnel.

    J’aime beaucoup Mica Levi, qui est une jeune violoncelliste britannique, qui a fait la musique de Under The Skin et Jackie. C’est tellement rare de voir des femmes compositrices de musique de films : son travail est remarquable à tous points de vue, mais le fait que ce soit une femme me plait d’autant plus, parce que j’aimerais que la présence féminine soit plus importante dans ce domaine. Je pourrais citer aussi Disasterpeace, qui est un artiste plutôt de la scène électro-indé américain. Il fait aussi des musiques de jeux vidéo. Il avait fait la musique de It Follows et Under The Silver Lake.

    Est ce que tout ça vous laisse du temps pour composer de la musique qui ne serait pas liée à des films ou des séries ?

    Ma carrière vient de là. J’ai commencé en tant qu’artiste soliste. J’avais un contrat d’artiste chez Virgin. J’ai fait deux albums, il y a des chansons. J’ai chanté, j’ai fait des concerts ! J’ai eu cette vie au début de ma carrière quand j’avais 20 ans. Mais j’avoue que j’étais assez malheureux dans ce poste, parce que je me sentais assez incompris. C’est à dire que le système commercial de la musique pop-rock me convenait assez peu : entrer en radio, avoir un single, défendre sa musique sur scène… C’était quelque chose qui me convenait assez peu, et qui convenait assez peu à ma musique, comme elle était un peu hors format, parfois très courte, parfois très longue, parfois complètement rock ou symphonique…

    J’avais ce désir de liberté qui cadrait assez peu avec une carrière conventionnelle. Donc quand le cinéma a frappé à ma porte, car ce n’est pas moi qui ait cherché à faire de la musique de films. Ce sont des réalisatrices qui ont pensé à moi, Maria Larrea la première, Rebecca Zlotowski, puis Teddy Lussi Modeste, etc. J’ai trouvé ma voie dans le cinéma. J’ai trouvé ma liberté, et j’ai trouvé comme un mécène aussi en quelque sorte car ma musique coûte cher à produire. Il y a beaucoup d’instruments, elle prend du temps à enregistrer et à mixer. Le cinéma m’a permis de faire vraiment la musique que j’aimais, et je considère la musique de films comme mes œuvres personnelles, comme si j’avais sorti un disque sous mon nom. Je donne énormément de moi-même et je m’exprime pleinement.

    Avez-vous des projets de films ou de séries qui arrivent, ou tout est un peu mis entre parenthèses en ce moment ?

    Il y a un vrai gel. Je ressens une vraie pause dans le monde de la production. J’étais censé commencer une grosse série américaine. Mais on sent qu’il ne se passera rien avant 2021. Il y avait des documentaires aussi, un français, un américain, qui étaient en cours de tournage. Pareil, le tournage est arrêté, donc ça va ralentir tout le processus. Un long métrage français aussi dont le tournage n’a pas pu reprendre encore. Quelque part ça laisse la place à plus de réflexion, discussion. Peut être que c’est un mal pour un bien. Bon, je ne suis pas certain ! C’est une année qui va marquer le cours de l’histoire à tous points de vue. 

    Un dernier mot sur un film dont vous avez composé la bande-originale il y a quelques temps, Papicha, que nous avons soutenu et beaucoup suivi à la rédaction...

    Je suis vraiment très heureux de ce film. Il faut savoir que c’est un film qui a eu beaucoup de mal à exister. Il a été très dur à financer,  à produire. Ils ont dû aller chercher de l’argent partout. En fin de post-production, il n’y avait plus d’argent. Je trouve que c’est un film auquel on ne s’attendait pas. Il est arrivé comme ça. Il y a une sorte de petit miracle du cinéma comme cela arrive parfois. La sensibilité des comédiennes, la subtilité de la mise en scène, ce côté à fleur de peau du début à la fin… C’est vraiment ce que j’aime au cinéma. Dès la lecture du scénario, j’ai foncé tête baissée dans le projet. J’ai adoré tout de suite. Ca m’a beaucoup appris, d’une part sur l’histoire algérienne, et sur une façon de faire du cinéma que j’aime vraiment. Je suis très heureux du succès du film. Ca me rassure quelque part de voir qu’un film aussi sensible est aussi bien reçu. Il n’y a pas que Marvel, DC Comics qui gouvernent le monde du cinéma ! 

    >> La saison 5 du Bureau des légendes se poursuit sur Canal+ jusqu'au lundi 4 mai 2020 et est disponible en replay sur MyCanal. La BO esy disponible à l'achat chez Milan Music / Sony Classical 

    La bande-originale de Papicha de Mounia Meddour, composée par Rob :

    Propos recueillis le 10 avril 2020

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