Il est des films qui frôlent la grandeur sans jamais vraiment l’atteindre — City of Darkness est de ceux-là. Véritable déclaration d’amour au cinéma d’action hongkongais des années 80, ce thriller néo-noir martial déploie une ambition esthétique et narrative d’une rare ampleur… sans toujours réussir à en maîtriser le souffle.
Tout commence pourtant avec fracas : un monde qui grouille, qui crache, qui vit. La reconstitution de la Cité fortifiée de Kowloon, démesurée, immersive, sublime par moments, agit comme un personnage en soi. Chaque recoin, chaque escalier en spirale semble suinter l’histoire, la misère, la mémoire. Rarement un décor aura été aussi tactile, aussi bruyant, aussi évocateur. Visuellement, City of Darkness impressionne — le travail de Mak Kwok-keung à la direction artistique est un sommet du genre.
Mais l’image, aussi somptueuse soit-elle, ne suffit pas à porter l’ensemble. Le film souffre d’un trop-plein. Trop de personnages, trop d’intrigues secondaires, trop de conflits internes, trop de monologues sur le destin, la loyauté, le poids des pères. On s’y perd parfois, comme dans un escalier sans fin de la ville fortifiée, fasciné par l’enchevêtrement, mais en quête d’un fil conducteur plus resserré.
Côté action, en revanche, rien à redire : Kenji Tanigaki orchestre des scènes de combat millimétrées, souvent brutales, parfois d’une poésie morbide. Le duel entre Tornado et Chen Zhan dans le temple Tianhou, les couteaux bandés et les regards absents, est une merveille de tension chorégraphiée. Mais ces moments de grâce sont trop espacés, trop noyés dans une narration qui s’alourdit à mesure qu’elle cherche à tout dire.
Les performances d’acteurs sont à l’image du film : inégales, mais souvent touchantes. Louis Koo, rongé par le remords et la fumée de ses cigarettes, compose un Tornado digne des grandes figures tragiques du polar hongkongais. Sammo Hung, massif et rusé, incarne un Big Boss à la fois caricatural et étrangement humain. Raymond Lam livre un Chen Luojun sincère, mais parfois trop lisse pour porter l’intensité émotionnelle de l’intrigue.
Le film veut brasser des thèmes universels — la rédemption, l’héritage, la justice, le sacrifice — mais il les traite avec une emphase qui finit par émousser leur puissance. Certaines scènes, censées être poignantes, tombent à plat faute de respiration. Le montage, souvent trop chargé, n’aide pas à établir une progression émotionnelle cohérente.
Et puis il y a cette scène post-générique, presque grotesque dans son excès. Une promesse de suite à la fois intrigante et inquiétante, tant elle semble vouloir doubler la mise là où l'on aurait aimé plus de rigueur, plus de silence, plus de vide.
Pour autant, City of Darkness n’est pas un échec. C’est un film sincère, généreux, débordant d’idées, de passion, de rage même. Mais cette générosité est aussi sa malédiction : il déborde de partout, et parfois, il noie ce qu’il aurait pu simplement faire résonner.
C’est un film qui divise, qui agace, qui captive, qui frustre. Un film qui donne beaucoup, mais ne sait pas toujours comment le donner. Une œuvre ambitieuse, imparfaite, souvent spectaculaire, parfois creuse, qui mérite l’attention, sinon l’adhésion pleine. On y retourne volontiers pour ses morceaux de bravoure, mais en gardant en tête que tout cela aurait pu être bien plus tranchant, bien plus resserré, bien plus… inoubliable.