Avec Marty Supreme, Josh Safdie poursuit, en solo mais toujours épaulé à l’écriture par Ronald Bronstein, la trajectoire nerveuse amorcée avec son frère dans Uncut Gems. En s’emparant librement de la figure de Marty Reisman, champion de tennis de table des années 1950, le film replonge dans l'Amérique d’après-guerre où Marty, jeune prodige du ping-pong, forge son rêve de grandeur.
Si l’action se situe dans les années 1950, la mise en scène, elle, convoque l’imaginaire du Nouvel Hollywood des années 1970, tandis que la bande-son puise dans les pulsations synthétiques des années 1980. Ce feuilletage d’époques, auquel s’ajoute notre regard contemporain, donne l'impression que Marty évolue ainsi dans un monde qui ressemble étrangement au futur qu’il fantasme, comme s’il tentait, par la seule force de son ambition, de devancer son propre présent.
La structure narrative prolonge ce mouvement. Plutôt qu’une ascension suivie d’une chute, Safdie compose un « fall and fall » où chaque opportunité (sponsor, palace, tournoi) se transforme en piège. La séquence de la baignoire, qui condense l’image d’un ascenseur social défaillant, synthétise cette logique. Pourtant, Marty, figure typiquement safdienne, ne cesse de retomber sur ses pieds : par la tchatche, le bluff, la manipulation, la chance. Cette plasticité constante maintient le récit sous tension mais elle désamorce aussi la possibilité d’une véritable tragédie.
La mise en scène accompagne cette fébrilité. La caméra de Darius Khondji, prolongée par le travail visuel de Jack Fisk, privilégie une image moite, des mouvements instables, une proximité avec les corps. Chaque plan est composé avec précision, chaque raccord soigneusement pesé, et l’on sent un amour profond de la matière cinéma. Pourtant, à mesure que la virtuosité s’accumule, une interrogation s'invite : cette énergie formelle impressionnante sert-elle autre chose que sa propre démonstration ? À force de maîtrise, le film frôle l'objet de surface.
La performance de Timothée Chalamet s’inscrit dans cette ambivalence. Il façonne un personnage dont la confiance tient lieu de capital symbolique. Sous l’arrogance perce une panique plus enfantine mais elle ne fissure jamais complètement la façade. Le personnage demeure curieusement protégé, et l’on peut se demander si la position de Chalamet comme producteur n’infléchit pas cette absence d’aspérité.
Les personnages féminins, incarnés par Odessa A’zion et Gwyneth Paltrow, introduisent des contrepoints qui mettent au jour les failles narcissiques du protagoniste. Leur présence nuance le portrait mais elles gravitent autour d’une trajectoire qui refuse l’effondrement total. En arrière-plan, la Seconde Guerre mondiale, l’identité juive et la mémoire traumatique apparaissent par touches, sans jamais structurer pleinement le récit ; ce qui est nullement un problème.
À cela s’ajoute un élément extra-filmique difficile à ignorer : une promotion massive, envahissante, qui précède la sortie et conditionne en partie mon regard. J'aborde alors le film avec une saturation préalable, ce qui renforce l’impression d’un objet déjà conscient de sa propre image.
Enfin, « I have a purpose. You don’t. » résume la limite du film : Marty se croit investi d’une mission, mais cette certitude ne l’expose jamais. Ce qui devrait le fragiliser le protège. Sa foi en son propre destin fait écran, neutralisant la tragédie que la brillante grammaire semble annoncer.