Avec Other, David Moreau confirme sa maîtrise du cinéma de genre comme laboratoire de l’inquiétude psychique. Le film explore avec intensité la mémoire traumatique d’une femme contrainte de revenir dans sa maison d’enfance, un lieu où les souvenirs douloureux liés à sa relation d’enfance avec sa mère décédée imprègnent chaque recoin et transforment l’espace familier en source d’angoisse.
Dès les premières séquences, Moreau instaure un climat de tension sourde : l’image, souvent cloisonnée, capte des intérieurs apparemment anodins, détournés en espaces de menace sourde et insidieuse. La photographie froide, la musique minimaliste mais suffocante, ainsi que la direction sonore chirurgicale, créent une atmosphère d’« unheimlich » — cette inquiétante familiarité où le lieu familier se mue en un véritable adversaire, et où le quotidien bascule insidieusement vers le cauchemar.
L’intrigue, d’apparence prévisible — une femme confrontée à des souvenirs traumatiques dans une maison familiale figée dans le temps — aurait pu se réduire à un simple exercice de style. Pourtant, David Moreau transcende cette trame par une rigoureuse maîtrise du rythme : chaque silence, chaque respiration est pensé pour prolonger le doute et faire sourire l’angoisse. La musique, les ambiances sonores et la mise en scène participent d’un même dispositif où le suspense, toujours maîtrisé, devient la véritable matière narrative.
Au cœur de cette mécanique, l’interprétation d’Olga Kurylenko, incarnant Alice, apporte une dimension inattendue. Son personnage, au caractère bien trempé, incarne une forme de résistance qui, paradoxalement, révèle une fragilité diffuse. Autour d’elle, Moreau fait planer les bribes d’un érotisme doux, presque intangible, qui contraste subtilement avec l’atmosphère lourde. Cet érotisme ne se réduit pas à un simple contrepoint sensoriel : il révèle, sous la surface narrative, le jeu des pulsions inconscientes et la faille d’un sujet qui ne se possède plus entièrement. Moreau, par ce biais, s’inscrit dans une tradition où le cinéma devient le théâtre d’une psychanalyse du désir, où l’image convoque à la fois l’attirance et l’effroi.
En cela, Other rappelle à quel point le cinéma de genre est aussi celui de la faille et de la projection. À l’image de Cronenberg ou Lynch, l’intrigue ne cherche pas à révéler toutes ses clés, mais à laisser émerger un vertige interprétatif. Le dénouement final, loin de toute explication rationaliste, se fait le reflet d’un inconscient fracturé, invitant le spectateur et la spectatrice, à confronter les contours d’une introspection déconcertante.
En réalité, Other s’impose comme une œuvre maîtrisée, troublante, et suffisamment ouverte pour prolonger son malaise bien au-delà du générique de fin. Certains cinéphiles pourraient regretter. que Moreau ne pousse pas plus loin la radicalité formelle ou symbolique. Pourtant, il faut reconnaître à Other une cohérence esthétique rare, ainsi qu’une fidélité à l’idée que le cinéma de genre, lorsqu’il refuse la gratuité spectaculaire, peut encore creuser un sillon à la fois poétique, sensoriel et théorique.