Seize ans après Toutes les filles pleurent, Judith Godrèche signe un deuxième long métrage qu'on est presque sommé d'aimer. Elle y adapte Mémoire de fille, le livre où Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, revient sur l'été de ses dix-sept ans lorsqu'elle était monitrice dans une colonie de vacances en 1958, et où elle y a vécu une première expérience amoureuse et sexuelle. L'écrivaine a relu chaque version du scénario, et le film sort au moment où le cinéma français, depuis #MeToo, a placé la parole des victimes au centre de ses récits. Une Nobel qui le cautionne, une cause qui le porte. Je respecte tout cela. C'est ce que le film fait de notre savoir qui me retient de l'aimer à l'aune de ces promesses.
Le dispositif repose sur deux âges d'une même femme. Valérie Dréville joue l'écrivaine qui, en route vers Rouen, est saisie d'un vertige qui la ramène en 1958. Tess Barthélemy l'incarne à dix-sept ans, et leurs voix off se relaient. Le film s'interdit de voir Annie par les yeux de H, le moniteur-chef, et élargit son cadre à mesure qu'elle s'émancipe. Mais il arrive à une époque qui a les mots pour nommer ce qu'Annie a subi, devant un public qui les connaît tous. Comment filmer l'ignorance d'une fille de 1958 pour des spectateurs qui savent ? Le film ne peut pas effacer notre savoir. Il doit bien en faire quelque chose, et chaque scène en essaie un usage. Tantôt ce savoir reste dans la voix de l'écrivaine âgée, qui parle depuis 2016. Tantôt il glisse dans l'image de 1958, dans la bouche, sur le visage ou dans le destin d'une fille qui ne l'avait pas.
L'arrivée à la colonie glisse déjà notre savoir dans l'image. Des garçons torse nu la reluquent, des filles aguerries la toisent, elle porte une jupe longue et des lunettes de chouette. Autour d'elle, chacun tient du type plus que du personnage, et H est presque une légende avant d'être un corps. La rumeur annonce sa préférence pour la nouvelle venue de chaque été. Le spectateur sait avant Annie et la regarde marcher vers le piège, installé dans la position de celui qui a reconnu le prédateur et ce qui le rend possible.
La fête retourne aussi ce confort contre nous. La colocataire maquille Annie avant de descendre avec elle vers la salle enfumée : un soin de fille à fille ouvre, dans le même élan, sur la capture. H surgit plein cadre, sans un mot, en bouchant toute issue, puis l'entraîne dans un rock dont certains plans sont filmés par Tess Barthélemy elle-même, caméra en main. Ces images tenues par le corps de l'actrice sont pleines de H. Le regard d'Annie est occupé avant que son corps ne le soit, et le consentement devient une affaire d'espace, un cadre sans sortie où la question du oui, si commode pour les institutions qui aiment les procédures, se dissout. Or le spectateur, qui sait tout de H, est pris quand même : l'avance que lui accordait l'arrivée ne le protège de rien.
La chambre prolonge cette réussite, puis la défait. On n'y voit que ce qu'Annie voit : une ampoule, une robe par terre, le visage de l'homme au-dessus d'elle. Aucun plan ne montre la scène de l'extérieur, et jamais la caméra ne fait d'Annie un objet à regarder. Son désir, sa honte et la brutalité qu'elle subit coexistent sans complaisance, jusqu'à la dépossession de son corps : la perception d'Annie suffit. Mais le film revient sans cesse à son visage, jusqu'à la surabondance de gros plans et de zooms, et l'actrice reste dans le cadre jusque dans les contrechamps. Une caméra qui montre Annie ne voit pas par ses yeux. Tess Barthélemy, éloquente jusque dans ses hésitations et ses tremblements, se voit chargée de rendre visible une expérience qui, par nature, ne se voit pas. Le spectateur cherche alors sur ce visage les signes de ce qu'il sait déjà nommer, sidération, dissociation : la victime doit avoir l'air d'une victime.
Après la nuit, la colonie se retourne contre Annie, et le slut-shaming qui s'abat sur elle est rendu avec justesse. Le film peine en revanche à faire exister ceux qui l'entourent. La distribution est inégale, et les rares alliées, Claudine ou l'infirmière, sont introduites puis abandonnées en chemin.
Ailleurs, le savoir reste dans la voix. Quand un enfant de la colonie pleure son frère parti en Algérie, c'est l'écrivaine âgée qui donne au plan sa gravité historique. L'Histoire entre par le son, depuis le hors-champ, et l'image de 1958 garde l'ignorance de ceux qu'elle montre.
Le dernier tiers fait l'inverse. À Rouen, une enseignante prononce un discours d'affranchissement devant des filles suspendues à ses lèvres, un exemplaire du Deuxième Sexe est chapardé, un poème de Rimbaud lu à voix haute tombe sur Annie comme une révélation. Chacune de ces étapes est plausible en 1959 ; c'est leur enchaînement qui gêne. La compréhension arrive du dehors, par leçons successives, et le cadre s'élargit à mesure, comme une barre de progression qui récompense la lucidité. Le film veut alors trop expliquer d'où viendront les engagements de l'écrivaine. Ce dernier tiers s'étire comme un épilogue trop long, que des tubes rendent mièvre. L'écrivaine de 2016, qui publie ce récit près de soixante ans après les faits, disait le temps qu'il faut pour comprendre. J'aurais aimé ressentir ce temps.
La fin rejoue ce partage. De retour au présent, l'écrivaine lit les dernières lignes face caméra et avoue ne pas savoir ce qu'est ce texte. Pour une fois, le présent dit ce qu'il ignore. Le plan suivant dissout cet aveu. L'écrivaine imagine dans le public la jeune fille qu'elle fut, leurs regards se nouent, et le dernier plan fait se faire face les deux Annie avant que "Pour Annie" s'inscrive sur le noir.
Le film essaie donc plusieurs usages de notre savoir, et je ne saurais dire lequel était le bon. Je sais seulement que la fête m'a désarmé : j'y savais tout, et cela ne m'a protégé de rien. Le reste du film me rend ce savoir, sur le visage d'Annie, dans ses leçons, dans une retrouvaille, comme si nommer suffisait à se défendre. C'est cette dernière leçon que je veux garder parce qu'au fond, je veux l'aimer ce film.