Vu en avant-première: Il est des films qui ne se contentent pas de dérouler une histoire : ils vous saisissent par la nuque et vous obligent à regarder en face ce que, trop souvent, nous nous acharnons à oublier. Welcome to Europe, de Thomas Bornot et Cyril Montana, appartient à cette lignée rare. Il porte en lui ce mélange de lucidité et de fièvre qui animait les grands voyageurs de l’âme, ceux pour qui l’humanité n’était jamais un concept mais une présence, vibrante et blessée.
L’un des réalisateurs, petit-fils d’un républicain espagnol, entreprend de remonter le courant de son sang. Il retrouve le chemin de celui qui, un jour, dut quitter ses terres, abandonner sa maison, la poussière chaude des collines, les rires d’une famille restée derrière un rideau de menaces. En suivant cette trace perdue, il retrouve non seulement la silhouette d’un aïeul courageux, mais l’écho des mêmes pas aujourd’hui, ceux des hommes, des femmes, des enfants qui viennent heurter aux portes de l’Europe comme on frappe à une maison dont on espère qu’elle abritera enfin la paix.
Car ceux qui n’aperçoivent dans l’immigration que sa part la plus sombre, la démence née de la peur, les routes de braises tracées par le diable lui-même, les rafles, les coups, les mères arrachées à leurs enfants, les traversées où l’on boit la mer comme un venin, les corps engloutis qu’on ne pleure que du regard, ceux-là feraient bien d’éviter ce film. Ils ont déjà renoncé à leur propre part d’humanité. Et ce renoncement est un appauvrissement terrible, plus cruel encore que les naufrages qu’ils se complaisent à dénoncer.
Pour les autres, les vivants, les lucides, ceux qui savent encore tendre la main, Welcome to Europe est un miracle discret. Il montre ce que l’empathie peut accomplir lorsque disparaissent les barrières inutiles. On y rencontre un paysan de la vallée de la Roya, figure droite comme un chêne, qui parle de fraternité sans emphase, avec la précision simple d’un homme habitué à lire dans le vent et dans les regards. Pour lui, aider l’étranger n’est pas un acte héroïque : c’est une évidence, un devoir si ancien qu’il semble inscrit dans la roche même des montagnes qui l’entourent. Il rappelle, avec une force tranquille, que le mot fraternité, gravé sur nos frontons, n’est pas un ornement républicain mais une dette que nous contractons chaque matin en ouvrant les yeux.
Ainsi va Welcome to Europe : un film d’émotion, de mémoire, de vérité. Il ne sermonne pas, il n’exhibe pas : il raconte. Et dans ce récit, ce sont nos propres failles, nos propres grandeurs qui apparaissent. On sort de là un peu ébranlé, un peu meilleur aussi, avec cette certitude que l’homme ne peut jamais se sauver seul.