Il y a dans M*A*S*H ce rire qui ne soulage pas, ce rire qui laisse une brûlure, une irritation. Le film commence comme une pochade militaire, presque potache, et très vite, quelque chose dérive, on se retrouve prisonnier d’un climat. Un climat, au sens météorologique, au sens d’un air saturé d’humidité, d’impuretés, d’humeurs humaines qui stagnent en périphérie de guerre.
Robert Altman ne veut pas tant raconter la guerre que s’installer dans sa coulisse. Pas sur le champ de bataille, mais dans l’arrière-boutique : un hôpital de campagne en bordure de front. Il y a là des hommes qui rient, qui boivent, qui harcèlent, qui opèrent. Pas de hiérarchie claire, pas de morale : une horizontalité du chaos où tout se vaut et se dissout dans le même marécage d’absurdité.
On ne suit pas une progression, on est projeté dans une série de scènes qui semblent improvisées. Et c’est précisément ce relâchement du tissu narratif qui fait surgir quelque chose de plus vif : la guerre non plus comme grand récit, mais comme flux de gestes, de blagues grasses, de moments de flottement ou de panique. C’est une guerre à ras de sol, ou plutôt à ras du corps, de la chair ouverte, des fluides, du sexe et des larmes.
Altman filme l’indiscipline comme une condition d’existence. Hawkeye, Trapper, Duke : ces figures ne sont pas des anti-héros, ils sont des fuites d’humanité dans un système mortifère. Ils n’ont pas de discours. Ils ne croient plus. Ils opèrent. Ils rient. Et parfois, ils pleurent. En silence. Le rire est leur langue, leur méthode, leur défense. Mais c’est un rire nerveux, cruel, jamais tout à fait libérateur.
La forme du film elle-même refuse l’orthodoxie : le son déborde, les dialogues se superposent, les zooms agressent, les plans s’échappent. La mise en scène ne cherche pas l’équilibre, elle cherche le parasitage. Le spectateur est immergé dans ce flux, sans guide, sans point fixe. C’est une esthétique de l’encombrement mental.
Et derrière la comédie, un malaise. Un suicide mis en scène comme une comédie musicale, une messe chantée au-dessus d’un cercueil imaginaire, un match de football traité comme une bataille homérique. Tout est rituel grotesque, farce. Et ce qui pourrait faire rire finit par grincer.
La guerre n’est plus un événement, c’est une logique. Ce que filme Altman, c’est une forme de corruption tranquille, d’érosion morale banalisée. Ce n’est pas un cinéma de dénonciation, c’est un cinéma de l’imprégnation. Il ne montre pas les horreurs : il nous fait ressentir la déliquescence, l’indifférence, la fatigue de penser.
Ce n’est pas un film pacifiste. C’est un film dégagé, presque nihiliste. Il ne rêve pas d’un monde meilleur. Il suggère simplement qu’il n’en reste plus. Qu’il faut bien continuer, c’est-à-dire : charcuter, draguer, plaisanter, dormir. Survivre par le bavardage et la cruauté, parce que le silence serait pire.