Je comprends pourquoi ce film est devenu un symbole, mais le revoir aujourd’hui reste surtout l’expérience d’un immense raté spectaculaire. Sur le papier, il y avait pourtant de quoi faire : Joel Schumacher à la mise en scène, un casting XXL (George Clooney, Chris O’Donnell, Arnold Schwarzenegger, Uma Thurman, Alicia Silverstone), une grosse machine Warner, un vrai savoir-faire de studio, et même une équipe artistique solide derrière la caméra (Elliot Goldenthal à la musique, Stephen Goldblatt à l’image, Barbara Ling aux décors). On sent à chaque plan l’argent, l’artisanat, la volonté de faire “grand”. Le problème, c’est que tout ce gigantisme tourne presque immédiatement à vide. Le film ressemble moins à un récit qu’à une vitrine lumineuse où tout clignote en même temps, sans jamais créer la moindre émotion durable.
Ce qui me frappe le plus, c’est le décalage permanent entre l’ambition visuelle et la pauvreté dramatique. Schumacher a expliqué avec le recul qu’il voyait ça comme une comédie et qu’il assumait le côté bande dessinée, “gorgeous”, très stylisé, avec un vrai goût pour l’artifice pop. Je peux totalement entendre l’intention, et par moments je la trouve même défendable : certains décors néon, certaines silhouettes, certains excès de costumes ont une vraie identité, presque une sincérité kitsch. Mais un film ne peut pas vivre seulement de texture, de poses et de couleurs. Ici, les dialogues saturés de gimmicks, le rythme haché et la surenchère constante finissent par tuer toute implication. Même les scènes censées installer une tension entre les personnages donnent l’impression d’être expédiées pour retourner au plus vite au prochain gag visuel. C’est un cinéma de surface, et la surface n’est pas toujours assez inspirée pour compenser.
Le plus frustrant, c’est que le film n’est pas “nul” au sens paresseux du terme : il est au contraire rempli d’idées, de décisions, de choix très affirmés — mais presque tous vont dans une direction qui affaiblit le film. Clooney n’est pas aidé par une écriture qui ne lui donne ni gravité ni mystère, O’Donnell est enfermé dans une dynamique répétitive, Schwarzenegger pousse le délire jusqu’à la caricature pure, et Uma Thurman, qui est probablement celle qui comprend le mieux le ton extravagant de l’ensemble, se retrouve coincée dans un numéro qui tourne rapidement en rond. Le résultat a ce côté étrange des œuvres “surproduites” : ce n’est jamais petit, jamais amateur, jamais timide… et pourtant ça paraît creux, mécanique, presque impersonnel. Roger Ebert avait une formule très juste en disant que c’était “wonderful to look at” mais sans “authentic at its core” — et c’est exactement ça : un film qu’on regarde plus qu’on ne vit.
Je peux encore y trouver un intérêt historique, un plaisir de curiosité, et même quelques éclairs de camp assumé qui le rendent moins ennuyeux qu’un blockbuster médiocre standard. On comprend aussi, avec le recul, pourquoi certains défendent sa folie colorée ou son ton plus “enfantin” (Uma Thurman elle-même l’a décrit comme un film “made for children”). Mais à mes yeux, ça ne sauve pas l’essentiel : l’écriture ne tient pas, les enjeux ne prennent pas, et la mise en scène confond trop souvent énergie et vacarme. Ce n’est pas un film “incompris”, c’est un film qui rate son équilibre presque partout, tout en laissant entrevoir, de temps en temps, ce qu’il aurait pu être s’il avait eu le courage de choisir une vraie direction plutôt que de vouloir tout vendre à la fois. Le fait que Schumacher ait ensuite exprimé ses regrets aux fans, et que Clooney continue encore aujourd’hui à parler du film comme d’un échec formateur, dit assez bien la trace qu’il a laissée : pas seulement un mauvais Batman, mais un grand exemple de blockbuster qui possède tous les moyens sauf l’âme.