Il existe un moment dans la vie d'une franchise où le film cesse d'être un objet cinématographique pour devenir un symptôme industriel. Scary Movie 5, sorti en avril 2013 (sept ans après le quatrième volet) est - même pour les plus convaincus - ce moment. Malcolm D. Lee, réalisateur de Undercover Brother, prend les rênes d'une franchise dont personne ne veut plus vraiment : Anna Faris est absente, Keenen Ivory Wayans l'est depuis longtemps, David Zucker signe le scénario sans diriger. Ce que le film propose à la place est une intrigue qui assemble Paranormal Activity, Black Swan, La Planète des singes : Les Origines, Inception, Mama et Zero Dark Thirty. Autant dire que ces films ne partagent aucun territoire esthétique, aucune filiation générique, aucune cohérence culturelle autre que le fait d'avoir existé dans le même multiplexe entre 2010 et 2013. Pour le spectateur non initié : Ashley Tisdale et Simon Rex jouent un couple qui adopte les enfants du frère défunt de Dan, apparemment possédés par un démon, pendant que Jody auditionne pour Le Lac des cygnes et que Dan fait des expériences sur des singes. Ce synopsis, dans son absurdité, demontre l'état d'esprit de ceux qui l'ont produit.
Exigence critique oblige, il faut commencer par ce que le film fait de sa cible principale (Paranormal Activity), la franchise de Oren Peli repose sur un dispositif de caméra de surveillance domestique comme outil de révélation progressive. Alors Scary Movie 5 installe les caméras, reproduit l'esthétique granuleuse du found footage et remplit immédiatement le cadre de gags convenus, de bruits et d'agitation. Cette incapacité à toucher la forme des modèles se confirme dans le traitement de Black Swan. Le film d'Aronofsky est une œuvre sur la dissolution du moi dans la performance. Travailler ce matériau satiriquement supposerait de s'emparer de cette instabilité, de l'amplifier jusqu'au point où la crise identitaire vire à l'absurde, où la dissolution du moi devient comédie de l'identité. Ce que fait Scary Movie 5, c'est placer Tisdale dans un contexte de danse classique et produire des gags de corps malhabiles. Du génie.
Puis surtout, le film n'a pas de ton. Chaque séquence habite un registre différent, et ces registres/références s'accumulent sans dialogue entre eux, sans qu'aucun effort de transition ne les lie. Dans les premiers volets de la franchise, même quand la méthode était défaillante, il existait une continuité esthétique minimale qui donnait au film un corps, une texture reconnaissable. Ici, le montage est celui d'une compilation de bandes-annonces : on passe d'un univers visuel à un autre sans raccord, sans logique autre que l'ordre dans lequel les séquences ont été tournées séparément. C'est le désordre de la débrouille, d'un film qui s'est construit en postproduction depuis des éléments qui ne se parlaient jamais en tournage.
C'est dans ce contexte que l'absence d'Anna Faris prend toute sa signification. Dans les quatre volets précédents, Faris occupait une fonction que personne n'avait formulée parce qu'elle semblait aller de soi : elle était le centre de gravité humain du dispositif, le personnage assez incarné pour que le gag autour d'elle ait un point d'ancrage, assez physiquement engagée pour que le slapstick produise quelque chose qui ressemble à de la chair. Le burlesque exige une façon d'exister dans l'espace qui fait que le corps même devient signifiant, que la chute ou la grimace portent un poids même dans l'absurde. Ce vide n'est pas une question de talent individuel mais d'inadéquation formelle : sans ancrage humain, les gags flottent dans le vide, se succèdent sans que rien ne les retienne.
Ce que Scary Movie 5 révèle ainsi, c'est la condition terminale d'un genre qui a épuisé non seulement ses cibles mais sa propre raison d'exister. Le premier film tenait debout parce qu'une relation s'était établie entre un regard et ses modèles - Wayans connaissait Scream, en maîtrisait les conventions. Chaque volet suivant a desserré cette relation : plus de cibles, moins de précision, moins de temps passé à comprendre ce qu'on attaque. Malgré tout, David Zucker, par son génie, parvenait à nous faire rire par instant. Ici, c'est l'absence totale de regard et de rire sur quoi que ce soit.