A cause d'un mélange de peur et d'ignorance, j'ai longtemps repoussé le moment où je m'attaquerai au cinéma muet, à dire vrai si j'exclus quelques Chaplin diffusés à la télé quand j'étais gamin et dont les souvenirs s'estompent et dont les plus connus et reconnus sont absents, ma seule expérience avec le cinéma muet des années 20 se limitaient jusqu'ici à Metropolis (1927) de Fritz LANG et Le Voleur de Bagdad (1924) de Raoul WALSH mais ces séances étaient particulières puisqu'il s'agissait de cinémix, c'est à dire que le film était diffusé, pendant qu'en live un ou plusieurs musiciens interprétaient une nouvelle bande originale inspirée par les images, ainsi Metropolis revu par le producteur Jeff Mills - qui vient d'ailleurs d'éditer un album de sa bande son du film - et le voleur de Bagdad mis en musique par un duo de producteur toulousain. L'Aurore (1926) est donc ma première véritable confrontation avec ce cinéma et j'ai pris un immense plaisir et je n'ai même pas eu pour se faire à m'efforcer de penser l'œuvre dans son contexte d'époque. Décidemment ma théorie toute personnelle qui dit que si un film ne peut souffrir d'être vu ou découvert longtemps après son exploitation en salle, alors il n'est pas si bon que ça, se confirme bien souvent.
Je ne vais pas m'attarder outre mesure sur une analyse exhaustive du film, je pense que tout a déjà été dit par des personnes bien plus pertinentes et légitimes à le faire que moi, je vais par contre parler de mon ressenti, des émotions qui ont été les miennes en voyant ce monument du septième art, qui je le dis sans ambages est un passage obligé pour tout cinéphile, que vous preniez le temps n'importe pas, mais il faut le voir, tant vous allez d'un coup éclairer et comprendre des pans entiers du cinéma moderne, saisir d'où il puise ses racines.
La première chose qui m'a interpellé est l'extrême modernité de l'ensemble, sans doute avais je une vision biaisée de ce que pouvait être un film bientôt centenaire, mais je dois dire que j'ai été particulièrement surpris par cela. La construction des plans, le montage, la photographie, la mise en scène avec les mouvements de caméra, absolument tout en plus d'être d'une maîtrise folle dont pourrait s'inspirer pas mal de réalisateurs contemporains qui ont tendance à oublier quelque peu les bases de la réalisation, est d'une étonnante acuité et modernité. Sans rire, si on décidait de reprendre le film tel quel en y ajoutant juste une bande sonore pour en faire un film parlant, et éventuellement retoucher le grain usé de la pellicule, le film pourrait avoir été produit aujourd'hui.
La seconde chose qui m'a interpellé vient du jeu des acteurs, je n'avais pas réalisé à quel point la parole et donc ici son absence, pouvait être aussi primordiale dans la réception que l'on fait d'une prestation de comédien. Ici le muet oblige les acteurs, que j'ai trouvé tous brillants, à jouer sur les émotions, les attitudes, les mimiques et autres expressions du visage pour transmettre au spectateur une part importante de l'intrigue.
D'ailleurs j'aurais quelques interrogations auxquelles peut-être certains plus aux faits de ce cinéma pourront répondre. On parle d'expressionisme allemand, mais peut-on encore considérer ce film tourné aux Etats unis comme faisant parti de ce mouvement ? Et l'expression "expressionisme allemand" a t'elle à voir justement avec ce jeu très expressif dicté par le muet ?
En voyant agir ces comédiens, je me suis souvenu avec une certaine émotion, une pointe de nostalgie des paroles d'un professeur de théâtre, qui se trouvait être mon père aujourd'hui disparu, qui durant les répétitions se plaçait systématiquement au fond de la salle et nous intimait d'exagérer notre jeu afin que le spectateur assis au fond profite du même partage des émotions jouées sur scène que celui au premier rang. Je voyais du coup une filiation évidente à mes yeux entre le théâtre et ce cinéma encore balbutiant qui m'a grandement passionnée.
Vous l'aurez compris, j'ai pris beaucoup de plaisir devant cette œuvre si souvent commentée.