Quand Coluche tourne ce film, c'est un homme à terre : l'alcool, la drogue, un divorce qui le ronge, et surtout la culpabilité du suicide de son ami Patrick Dewaere. Tout ça, on le voit à l'écran, il ne joue pas un type dévasté, il en est un. Il y incarne un homme déjà éteint, qui traîne sa solitude comme un manteau trop lourd, jusqu'à ce que débarque Bensoussan, un gamin aussi paumé que lui, et que quelque chose se rallume. Ce gosse, c'est un peu le fils qu'il n'a pas su écouter. Cette paternité de rattrapage, cette résurrection minuscule d'un homme qui se remet à exister parce qu'on a besoin de lui : c'est la beauté du film. Et tout se joue dans le silence. On y parle peu, par phrases rares et sèches, et ce qui ne se dit pas finit par peser plus lourd que tout, comme si ces gens-là ne savaient pas mettre des mots sur leur souffrance. La première moitié est bouleversante ; la traque qui suit semble d'abord retomber, plus convenue, plus polar. Et pourtant quelque chose de troublant la sauve : ce type qui se croyait mort paraît reprendre vie à mesure qu'il sème la mort, comme si, pour exister vraiment, il lui fallait enfin s'engager jusqu'au bout. Ce qu'on garde en soi, c'est l'atmosphère. Le Paris de Berri, gris-bleu, noyé de néons, dont on a gratté tout le vernis touristique : une ville qui n'est pas un décor mais une condamnation, et sur laquelle plane la musique lancinante de Charlélie Couture, qui trotte dans la tête. Coluche, lui, est à contre-emploi, et c'est sidérant : à 38 ans il en paraît vingt de plus, tout en retenue, et il bouffe l'écran en jouant entièrement en dedans. Un César amplement mérité. En face, Anconina lui répond avec une fraîcheur et une conviction désarmantes. Et derrière eux se dessine une France oubliée : l'alcool, le chômage, la précarité, la marge, montrés sans misérabilisme ni leçon. Un film qui laisse le cafard et la tendresse mélangés.