Mieux que le livre (ouh la sacrilège)... Le livre éponyme, sorti juste après la guerre du Vietnam, était un pamphlet brûlant de Stephen King contre l'obéissance aveugle à l'armée, au patriotisme, au nationalisme qui promet des récompenses abstraites (fierté, honneur, virilité... Toutes ces bêtises, là), et dont on n'obtient souvent qu'une balle au Front, avec le sourire d'un niais, beaucoup trop jeune
pour mourir
. Le livre fait mal, démoralise, et nous rappelle de réfléchir, avant d'obéir. Le film modernise le roman. Là où le livre accuse son époque (très misogyne dans ses réflexions sur les femmes, et que des hétéros très machos, blancs et virils dans le peloton de 100 marcheurs), le film se démarque d'emblée en se modernisant de façon ultra radicale (et c'est là qu'on a paumé le public qui gueule au "wokisme", mais est-ce vraiment une perte ?). Oui, il y a ce personnage modifié de McVries (dont David Jonsson bouffe littéralement l'écran : ce jeune acteur a une gueule, une vraie) en faisant un
gay de couleur
(oh mon dieu, "alerte woke"). Oui, le film
a changé la fin
, et tant mieux. On n'était pas très fan de la fin du roman (où
le héros gagnait - que c'est original - et rejoignait une ombre - La Mort, quoi - sur le côté de la route...
Tout ça pour ça), ici l'adaptation nous a bien eu. On voit d'abord
McVries s'arrêter, on pense alors que la fin du bouquin arrive, mais c'est ensuite Garraty qui s'arrête,
à l'improviste, et on voit alors poindre une fin bien plus optimiste. Tandis que dans le livre, on sait que les gamins marchent pour rien, assez tôt (il n'y a pas de vraie récompense, dans le livre, et les gamins le savent. Mais ils marchent quand même, pour "l'honneur de leur État", et bon sang, cette idée est déprimante...), ici
il y a une vraie récompense, celle de réaliser le vœu de son meilleur ami. Quand McVries comprend que son vœu de vouloir modifier à peine la règle de la Marche (en demandant deux gagnants, plutôt qu'un seul) a peu de chance de se voir valider, on capte que le vain espoir de le voir demander finalement la révocation de la Marche (mettre fin à cette hérésie) est encore plus improbable. En faisant survivre ce fantôme "perdant désigné", et en le faisant accomplir le souhait du héros, on fait symboliquement gagner deux amis, comme il le souhaitait. Et si l'on pense au basculement dans le côté obscur de ce jeune homme jusque-là "anti-vengeance", on peut se dire que c'est une critique de plus de la déception d'une jeune génération face à une société "de grands" qui ne lui propose plus rien, c'est un coup de gueule nihiliste qui rejoint finalement bien l'esprit du livre, donc pas si déconnant.
Pour sortir de l'histoire (adaptée assez fidèlement, à part les grosses différences qu'on a dépeintes), le film n'a pas une réalisation marquante, ni une musique notable, se cantonnant à une mise en scène propre mais sans audace. Francis Lawrence est quand même doué pour générer de la pitié, nous arrache le cœur à chaque gars qui tombe (on se les rappelle tous : celui qui n'avait pas 18 ans, celui à la cheville cassée,
Olson qui appelle Hart et qui nous a fait pleurer, Hart qui a une mort très digne, Stebbins qui est déçu par un père qui s'est fichu de lui - on a eu pitié, même si c'était un sale mec depuis le début -, Barkovitch qui a beaucoup plus de remords que dans sa version papier, cet amérindien qui chante comme ses ancêtres au moment d'en finir lui-même comme un guerrier, et évidemment Garraty
), tous, ils nous font tous mal au cœur quand ils tombent. Et c'est bien là que cette adaptation marque tous ses points, dans ces moments de tristesse absolue, de voir comment on peut obliger des jeunes gens malléables à penser qu'il faut absolument marcher pour rien, si ce n'est "l'honneur de la Nation", et de s'apercevoir combien ils ne réfléchissent qu'au moment où le fusil se lève sur leur front. Marche ou Crève, le film, modernise ce qui devait l'être, et garde son message coup-de-gueule anti-Armée et anti-Guerre, une petite réussite qui nous a souvent fait mal au cœur. Contre l'embrigadement, contre le lavage de cerveau, contre l'obéissance aveugle, faites lire les gosses, faites-les réfléchir, ça urge. N'attendons pas d'en arriver à enfiler nos Rangers pour écraser le bitume au pas... par pitié.