Drive ouvre la portière dans une nuit magenta, et il y a une place libre à côté du conducteur. Il ne dit rien. Il monte le volume, il regarde sa montre, il attend. Je me suis assis, et je ne suis jamais vraiment redescendu. Pas de nom, pas d'origine, pas de mobile. Le Driver n'est pas un personnage, c'est une certaine idée de la solitude. Il semble si vide, pourtant il est si grand. Tout est déjà là dans le prologue : une montre posée sur le volant, une radio de police, un match des Clippers qui grésille, et le braquage qu'on ne verra pas, puisque Refn filme l'attente et laisse la tension monter de tout ce qu'il nous refuse. Le reste est à l'avenant, une Los Angeles dépeuplée changée en aquarium nocturne (magenta, ce rose manuscrit au générique qu'on jurerait décollé d'une vieille VHS), une ville vidée jusqu'à l'os parce qu'il n'y a de place, dans cette tête-là, pour à peu près personne. J'aime le fait que le film parle à peine, et ce silence n'est pas une coquetterie. Deux regards tenus quinze secondes portent plus loin que dix pages de dialogue. On a dit que çe tenait du Melville (mon réalisteur préféré), et ce n'est pas faux, avec ce même mutisme, sauf qu'ici le néo-noir est passé au synthé et trempé dans le néon. Deux moitiés se répondent, une heure de lumière dorée et de sourires en retard, puis une heure de néons durs et de sang noir. Pour moi, chaque scène a pleinement sa place dans l'histoire.
Gosling est cascadeur, payé pour être un autre à la place d'un autre, et le masque en latex qu'il enfile à la fin ne fait qu'énoncer tout haut ce que le film murmure depuis le début. Il n'a d'autre identité que celle qu'on veut bien lui prêter, c'est le camaléon qui disparait dans la nuit. J'ai adoré la façon dont Refn l'enferme, plan après plan, dans un rétroviseur, un pare-brise, un couloir, deux portes d'ascenseur, un cadre à l'intérieur du cadre dont il ne sort jamais. Le légendaire scorpion dans le dos reste le seul costume qui lui dise qui il est quand il l'enfile. Il nous dit "je pique parce que c'est ma nature, même si nous devons couler tous les deux". La violence, ici, ne se chorégraphie pas. Quatre ou cinq décharges dans tout le film, le marteau, la balle, la lame, la botte, la fourchette, que Refn laisse durer une seconde de trop, juste ce qu'il faut pour qu'on cesse d'y prendre du plaisir et pour que l'on soit d'autant plus sonné par le silence qui s'ensuit.
Ce qui m'a vraiment touché (comme d'ailleurs dans le Samourai de Melville), c'est cette solitude d'homme qui semble vide et qui pourtant déborde. Il n'a pas rien à donner, il a trop, et comme personne ne lui a jamais appris d'autre langue que la violence, il ne dit pas, il fait. Une main sur l'épaule d'un gosse, une présence dans un parking, une protection sans condition. Il se perd dans le carnage, et c'est au fond du carnage qu'il touche une seule fois à ce qu'il aurait pu être. Ce quelqu'un qui peut s'attacher à quelq'un, qui peut créer des liens humains, pas simplement les détruire. La musique est tout simplement exceptionelle, l'une des plus belles BO du XXIe siècle. Elle précède les images. Refn concevant Drive comme un conte de fées et taillant ses scènes dans une europop rétro où A Real Hero revient deux fois, pour le seul après-midi heureux et pour l'agonie, comme si le bonheur et le sacrifice étaient le même état de paix.
Ryan Gosling tient le rôle en retirant plutôt qu'en ajoutant (un cure-dent, un sourire qui arrive une demi-seconde trop tard, un visage neutre), tandis que Carey Mulligan, avec vingt répliques et un regard, irradie une décence ordinaire, une lumière de cuisine allumée, tout ce qu'il n'aura n'a presque rien à dire, et il le dit en silence : l'histoire d'un homme qui découvre ce qu'il a toujours été, et qui l'accepte en payant tout le reste. Son vide n'est pas un défaut d'écriture, c'est le sujet même, et c'est là que je reste scotché. Reste une méditation sur la solitude, écrite en néons et en synthé, un homme qui roule seul dans Los Angeles jusqu'à ce que la ville l'avale.