Après le théâtre des vanités de Birdman, Alejandro González Iñárritu plonge dans la boue et le sang, dans la neige et l’os. The Revenant est une errance où la survie n’a plus rien d’héroïque, où le corps devient une ruine traversée par le vent. À travers la douleur d’Hugh Glass (Leonardo DiCaprio), le film interroge ce qu’il reste d’un homme lorsqu’il n’a plus rien, si ce n’est l’instinct et la rage.
L’histoire est simple, presque primitive : un homme trahi, laissé pour mort, qui rampe jusqu’au bout du monde pour achever une vengeance. Mais Iñárritu ne filme pas une vendetta, il filme une régression, une dissolution progressive de la frontière entre l’homme et l’animal. Privé de parole, Glass ne s’exprime plus que par la souffrance de son corps, par la morsure du froid et de la faim. Il ne pense plus, il endure. Il ne vit plus, il persiste.
Là où le western classique magnifiait les grands espaces, The Revenant les écrase. L’immensité n’est pas une promesse, elle est une menace. Emmanuel Lubezki cadre le monde comme une entité indifférente, où la beauté n’a pas de place pour l’homme. La neige, l’eau, la roche, tout y est à la fois majestueux et meurtrier.
Dans ce monde sans pitié, l’homme n’est qu’un fétu de chair. La scène de l’attaque de l’ours, capturée en un plan-séquence, en est la démonstration ultime : il n’y a pas de combat, seulement un dépeçage, une désacralisation du héros réduit à un tas de membres fracassés. Ici, la survie n’a rien d’une victoire, elle n’est qu’un sursis accordé par une nature qui, d’un souffle, peut tout reprendre.
Si The Revenant épouse d’abord les contours d’un récit de revanche, il s’en détourne peu à peu, absorbé par une autre quête, plus insaisissable. Glass avance, mais son but se délite à mesure qu’il s’approche. À quoi bon tuer un homme quand on a déjà tout perdu ? À quoi bon survivre si l’on est déjà mort ?
Iñárritu déconstruit le western en le ramenant à son état brut : non plus un espace de conquête, mais un territoire d’abandon. The Revenant est une œuvre physique, une épreuve de cinéma. Ce n’est pas un récit de héros, c’est un requiem pour les errants.