Qui est le film ?
Après le succès critique de The Thing et l’échec commercial qui l’a suivi, le cinéaste cherche ici à renouer avec un cinéma plus ouvertement populaire, mêlant action, comédie et fantastique. L’ambition est claire : dynamiter les codes du blockbuster américain tout en s’amusant des conventions du film d’aventure. Carpenter invente un croisement improbable entre Indiana Jones, le film de kung-fu et la série B américaine. En surface, le film promet un divertissement débridé.
Que cherche-t-il à dire ?
Sous ses dehors de pastiche baroque, Jack Burton cherche à interroger la fabrication même du mythe américain. Qui est le héros dans une société saturée ? Que reste-t-il de la virilité conquérante quand l’action se dérègle, que les certitudes s’effondrent ? Carpenter imagine un monde où l’Amérique s’aventure dans un territoire qu’elle ne comprend pas (un Chinatown fantasmé, saturé de croyances et de pièges) pour y rejouer sa propre illusion de puissance. En cela, le film se veut une satire du regard occidental sur l’Orient, mais aussi une réflexion ironique sur le vide moral qui se cache derrière la figure du héros hollywoodien.
Par quels moyens ?
Jack Burton (Kurt Russell) n’est pas un héros, mais une parodie de héros. Il parle fort, agit mal, prend des poses et manque presque chaque tir. Carpenter en fait le symbole d’une virilité en décomposition : bavarde, arrogante, mais inefficace. Tout son corps devient une caricature du cinéma d’action. Ce choix renverse les rapports de force et déplace le centre de gravité du film vers Wang Chi, l’allié silencieux et véritable moteur de l’action.
La mythologie chinoise est ici recomposée, voire déformée. Carpenter ne prétend pas à l’authenticité, mais au contraire à une sorte d’hallucination visuelle où l’Orient devient un terrain de projection pour l’imaginaire américain. Cette exubérance carnavalesque a deux visages : elle réjouit par son inventivité, mais embarrasse par son jeu sur les clichés. Le film hésite entre critique et complicité.
Le Chinatown du film n’est pas un décor réaliste, mais un espace symbolique. Un lieu de passage où se rencontrent les marges. Carpenter y rejoue les tensions raciales et culturelles des États-Unis, mais sans les approfondir.
L’humour du film a beau paraître potache, il fonctionne souvent comme une manière de désamorcer le mythe. Le rire, ici, ridiculise la posture héroïque, expose la fabrication du spectacle. Mais Carpenter ne parvient pas toujours à maintenir l’équilibre entre ironie et immersion. Par moments, la comédie grignote la tension, et le film perd son énergie tragique.
L’un des gestes les plus intéressants du film est son refus de l’ordre narratif classique. Les scènes se succèdent dans un déséquilibre permanent, comme si la structure même du film devait mimer la confusion idéologique qu’il décrit. Mais cette audace reste inachevée : Carpenter ne va pas jusqu’à faire du désordre une véritable forme critique.
La fin, foisonnante et théâtrale, réunit toutes les tensions du film : mythes croisés, héros dégonflé, magie éclatée. C’est un feu d’artifice visuel, mais aussi une apothéose un peu creuse. On y lit la jubilation d’un cinéaste libre et la frustration d’un auteur qui ne parvient pas à relier ses fragments.
Où me situer ?
Je me tiens dans cet entre-deux : admiratif de l’audace, frustré par l’exécution. Jack Burton est fascinant quand il pense le cinéma par le jeu, quand il expose la comédie du pouvoir et la fragilité de l’Amérique triomphante. Mais il échoue à transformer son chaos en discours. Carpenter, d’ordinaire si rigoureux, se perd ici dans le carnaval qu’il orchestre. Ce n’est pas un film raté, mais un film inabouti, suspendu entre parodie et pensée.
Quelle lecture en tirer ?
Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin est un objet hybride, déroutant, où le génie de Carpenter affleure sans jamais pleinement s’imposer. Il dit beaucoup du cinéma américain des années 1980 : obsédé par le divertissement, inquiet de son propre pouvoir d’illusion, traversé par la peur de perdre la maîtrise de son récit. C’est un film à moitié réussi mais entièrement intéressant.