Alors que les critiques fustigent Zero Theorem, et que sa distribution demeure affligeante, je suis convaincu par le retour attendu de Terry Gilliam à la science-fiction, genre que le réalisateur affectionne, et dans lequel est bâti son intimité et sa recherche philosophique.
En effet, bien que Zero Theorem soit construit sur des fondations fébriles en terme de budget et de production (on connaît bien les difficultés de Gilliam à mettre en oeuvre ses projets les plus ambitieux, cela étant peut être dû à la manque de confiance des producteurs), celui-ci replonge dans la fable philosophique de Terry Gilliam que l'on a principalement identifié dans Brazil, d'où certaines similitudes avec celui-ci, soit un futur proche déjanté où l'individu devient mécanique au service de grandes entreprises, et un personnage isolé (celui de Jonathan Pryce dans Brazil), perdu, fantasmant auprès d'un ange rêvant de s'échapper et de sortir du système. Porté par un irréprochable Christoph Waltz, le film réussit à s'identifier, et à construire une image, une idée bien solide. Cette image, c'est celle d'une société désorientée, corrompue par l'égoïsme et la culture de l'image de soi. Cette idée est parfaitement illustrée lors d'une scène où Qohen, le personnage principal, se retrouve au milieu d'une fête, dans laquelle chacun danse au rythme de la musique à travers leurs écouteurs; en apparence, ce sont des êtres joyeux, sociaux, mais en réalité, chacun, seul, cultive sa joie pour soi même. Or, le personnage interprété par Waltz contraste évidemment cela, puisque celui-ci est seul, perdu dans ses pensées, avec lui-même (ce qui explique pourquoi il parle de lui à la 1ère personne du pluriel) et inlassablement triste.
Le métier de Qohen consiste à résoudre des abstractions mathématiques, et cela au service du Théorème Zéro, voué à démontrer que la vie n'a pas de sens. Or, ce qui est émotionnellement puissant dans le film, c'est de constater l'inutilité de ce théorème indémontrable à travers Qohen. Comme le dit Qohen à un moment, "Pourquoi prouver que toute cette vie n'a pas de sens ? ". Là réside tout l'intérêt du film, bien qu'il soit par moments irrité par la surenchère technologique ou bien, à souhait, le manque de travail sur le personnage joué par Mélanie Thierry (analogiquement celui de Jill Layton dans Brazil). En effet, Qohen est touchant, car il est le seul à ne pas avoir perdu le sentiment humain qu'est l'angoisse, l'angoisse du vide, du néant, de l'existence, du sens de la vie. Ainsi, Qohen est perturbé à l'idée de ce Théorème, alors que le reste de la société continue de vivre superficiellement. Sa seule échappatoire est celle d'une réalité virtuelle. Mais, finalement, dans un dernier élan de bonté et d'humanité, Qohen cède à l'angoisse, au trou noir qui réduit tout à Zéro. En cela, Terry Gilliam fait à la fois de Qohen son héros, son personnage le plus humain, et la victime d'une société malsaine qu'il prend plaisir (ou non) à tourner en dérision.