Qui est le film ?
Ex Machina est le premier long-métrage d’Alex Garland, scénariste déjà remarqué pour 28 jours plus tard ou Sunshine, qui signe ici un passage à la réalisation. Sorti en 2015, dans un contexte saturé de discours sur l’intelligence artificielle et les technologies “émotionnelles”, le film évite le spectaculaire pour bâtir son huis clos.
En surface, le récit est limpide : Caleb, jeune informaticien, gagne un concours et se rend dans la demeure isolée de son patron Nathan, génie de la tech, pour y tester Ava, une IA incarnée dans un corps féminin. Ce postulat glisse pourtant très vite vers une fable troublante, où les catégories (humain, machine, sujet, objet) se brouillent.
Que cherche-t-il à dire ?
Le film ne cherche pas tant à interroger ce qu’est une intelligence artificielle qu’à révéler ce que notre regard projette sur elle. Garland met en scène un basculement : ce ne sont pas les machines qui imitent les hommes, ce sont les hommes qui, en codant, révèlent leurs propres mécaniques.
À travers Ava, le film explore la façon dont le pouvoir s’exerce sous couvert d’humanisme, celui de Nathan, créateur cynique, mais aussi celui de Caleb, plus doux, plus moral, mais tout aussi colonisateur dans son désir de “sauver” l’androïde. Ex Machina ne se demande pas si Ava est humaine, mais ce que signifie notre besoin de décider qui l’est. C’est un film sur le regard comme acte de pouvoir.
Par quels moyens ?
Dès l’ouverture, Garland brouille les repères : Caleb apprend sa victoire via un écran, flouté, désaturé, à peine visible. Le réel est déjà filtré. Lorsqu’il arrive chez Nathan, le spectateur découvre un bunker ultra-moderne fait de verre, de pierre et de béton. Un labyrinthe de surfaces lisses. Les pièces sont séparées par des vitres transparentes, mais insonorisées : on voit à travers les murs, sans rien entendre. Le monde est observable, mais jamais pénétrable.
C’est ce dispositif de vitre qui structure la relation entre Ava et Caleb. Elle est toujours derrière un mur de verre. Cela rappelle un zoo ou une cellule, mais cette transparence inverse les positions : plus Caleb la regarde, plus il devient visible, vulnérable. La vitre est aussi une interface : elle fait écran entre deux altérités, tout en donnant l’illusion de la proximité. Garland ne filme jamais les conversations comme des échanges symétriques. Il cadre souvent Ava seule, de face, tandis que Caleb est morcelé, flou, pris en reflet.
Dans les scènes où Ava interagit, Garland fait varier subtilement le son. Lors des coupures de courant, la musique disparaît, laissant place au silence, parfois troué de petits bruits mécaniques, respirations, sifflements électriques. Ce traitement sonore participe à la tension : l’univers paraît anesthésié, mais il pulse. Ce n’est pas le son qui dramatise la scène, c’est sa disparition. On entend les machines quand les humains se taisent. Et ce renversement participe à la montée en puissance d’Ava.
Enfin, dans la dernière séquence, lorsque Ava s’évade, Garland ne propose ni explosion, ni poursuite, ni montée musicale. Ava traverse le centre, s’habille, se regarde dans un miroir. La scène est nue, presque en temps réel. Aucun regard caméra, aucun plan de Caleb prisonnier. Elle sort, entre dans l’ascenseur, puis disparaît dans la foule. Ce n’est pas une fuite : c’est une absence de commentaire. Le film n’explique plus, il s’efface, laissant au spectateur le soin d’interpréter.
Où me situer ?
Ce que je trouve remarquable, c’est la cohérence plastique du film : chaque plan, chaque silence, chaque surface réfléchit quelque chose du propos. Mais cette rigueur, parfois, menace l’élan émotionnel. Tout est si tenu que le trouble reste souvent conceptuel, désincarné. Le film passionne l’esprit plus qu’il ne bouleverse les corps.
Je suis aussi frappé par la manière dont Garland place Caleb comme faux protagoniste. Tout le film est construit sur sa perspective (ses doutes, ses émotions, ses élans) mais au fond, ce n’est pas son histoire. Il n’est qu’un maillon, un cobaye de plus. Et cette déconstruction narrative est l’un des gestes les plus intéressants du film : Ex Machina joue avec notre empathie pour mieux en dévoiler les angles morts. On croit suivre un héros : on regarde un homme manipulé.
Le traitement sonore, enfin, me semble essentiel. Garland n’utilise pas la musique pour “émouvoir” ou rythmer. Il installe une atmosphère de flottement, de presque-néant. Les voix sont souvent posées, sans affect. Et lorsque les machines respirent, bourdonnent, cliquettent, c’est comme si le film reprenait vie.
Quelle lecture en tirer ?
Ex Machina ne donne pas de réponse. Il ouvre des failles. Ava est-elle libre ou programmée pour se libérer ? Est-elle un sujet, ou le reflet de nos fantasmes masculins les plus sophistiqués ?
Il nous force à repenser ce que signifie “regarder”. Caleb regarde Ava, mais ne la voit pas. Nathan la scrute, mais ne la connaît pas. Nous-mêmes, spectateurs, sommes piégés dans un double regard : nous voulons comprendre Ava, mais elle nous échappe. C’est là le projet du film : déjouer l’illusion de maîtrise. Nous ne sommes pas les observateurs. Nous sommes les cobayes.