On sait que la soldatesque soviétique, dans les 6 premiers mois de 1945, alors qu'elle avance en Allemagne, puis la "libère", aura violé près de 2 millions d'Allemandes. On sait moins que des horreurs comparables ont eu lieu un peu partout, lors de cette "libération" de l'occupation nazie par les Rouges, notamment en Pologne. S'inspirant du journal d'une Française, médecin de la Croix-Rouge, la franco-luxembourgeoise Anne Fontaine (avec une petite équipe de co-scénaristes, adaptateurs et dialoguistes) livre un film remarquable (sa 14ième réalisation pour le cinéma) sur cette ignominie, "Les Innocentes". La scène est à la campagne, près d'une grande ville - Varsovie probablement (où la Croix-Rouge française a ses quartiers - dans le cadre du rapatriement de centaines de milliers de prisonniers de guerre hexagonaux, souvent blessés - parmi lesquels de très nombreux Alsaciens et Mosellans, des "Malgré-nous"). En hiver. Dans ce désert blanc de champs et de bois, des bâtiments conventuels (ceux d'une communauté d'une trentaine de moniales bénédictines, novices et professes). Les Barbares les ont "visitées" à plusieurs reprises. Violées en réunion - elles ont donc eu la "chance" de ne pas avoir été massacrées. Le récit débute par l'accouchement délicat d'une des religieuses souillées (un "siège"), et l'arrivée providentielle de Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), une interne travaillant pour la Croix-Rouge depuis la Libération de Paris, et depuis quelques mois en Pologne. La jeune femme délivre la parturiente grâce à une césarienne, et exige de revenir pour des soins post-opératoires. Ce faisant, elle se heurte à l'hostilité de la mère supérieure (Agata Kulesza), mais pourra compter très vite sur l'appui de soeur Maria (Agata Buzek). "Les Innocentes", ce sont ces créatures inoffensives, les victimes (dont une importante proportion de gestantes) et leur progéniture, née ou à naître bientôt - mais aussi ces gamins, orphelins de guerre, que Mathilde croise tous les jours, survivant comme ils peuvent
(et pour lesquels elle trouve, in extremis, une solution bénéfique pour tous).
AF réussit à faire progresser son récit à petites touches, avec autant de précision que de délicatesse. Ces sinistres faits, réels (pour l'essentiel) prennent devant sa caméra (très beau travail de Caroline Champetier à l'image) une dimension de "conte moral", balayant sans surcharge aucune un large prisme
(vocation contrainte, déni de grossesse, instinct maternel plus fort que tout, suicide - du désespoir... sont ainsi illustrés - tout autant qu'orgueil et pardon...)
, grâce à des personnages fouillés et emblématiques
(le médecin juif - Samuel Lehman alias Vincent Macaigne, l'abbesse qui paie dans sa chair - les viols ont souvent été vecteurs de maladies vénériennes - ses "expositions" à la croisée des chemins, Mathilde, de famille communiste, saisie par le spectacle de la foi et la paix du couvent, Maria, à la superbe humanité...).
Un film sans pathos (mais avec une émotion de tous les instants - ce qui nécessite beaucoup de maîtrise dans la mise en scène), ni ton docte, admirablement défendu par une très belle distribution, franco-polonaise.