Il faut du temps pour entrer dans Certain Women. Non pas qu’il y ait une énigme ou une clé. Au contraire : on y entre comme dans une pièce déjà habitée, sans qu’on nous ait présenté les lieux. La caméra s’attarde sur un virage de route, un chien qui dort, une table un peu bancale, et des voix qui résonnent trop bas pour qu’on les comprenne tout à fait.
Ce n’est pas un film choral, ce serait trop généreux. Plutôt trois lignes de solitude, qui ne se croisent pas. Trois femmes, et le monde autour d’elles. Laura Dern qui négocie, sourit, s’épuise à faire entendre une parole qu’on refuse d’écouter. Michelle Williams qui veut bâtir quelque chose mais dont les fondations sont minées par l’hostilité feutrée de son entourage. Et Lily Gladstone, la plus déchirante, la plus mutique aussi, dont l’amour ne trouve aucun endroit où s’échouer.
Ce n’est pas tant que les hommes leur font obstacle. Plutôt un climat. Une manière de ne pas regarder, de ne pas entendre, de ne pas répondre. Le patriarcat n’est pas un événement : c’est une texture.
Et puis il y a la matière. Les routes, les pierres, les chevaux, les ampoules à changer. Le cinéma de Reichardt est un cinéma de la surface, mais non pas dans un sens superficiel plutôt dans celui d’une épidermie du réel. Chaque plan semble caresser les objets pour en faire surgir le poids, la résistance, la durée. Les dialogues, eux, s’effacent. Ils ne résolvent rien, n’expliquent rien. Ils disent juste : « j’étais là », et c’est déjà beaucoup.
Il n’y a pas de dramaturgie à proprement parler. Elle filme la durée comme une forme d’écoute. On pense parfois à Bresson, à Akerman, mais sans la frontalité du dispositif. On y sent surtout cette chose rare : la possibilité que rien ne se passe, et que ce rien soit déjà immense.