Il y a des films sur le premier amour qui cherchent à faire remonter la nostalgie comme un parfum agréable, et puis il y a ceux, plus rares, qui comprennent que le souvenir n’est pas un refuge mais une matière instable, parfois tendre, parfois cruelle, toujours un peu menteuse. La reconquista appartient clairement à la seconde catégorie. Jonás Trueba y suit Manuela et Olmo, deux anciens amoureux qui se retrouvent à Madrid des années après leur histoire adolescente, autour d’une lettre écrite autrefois et d’une nuit qui ravive moins un passé qu’une façon d’habiter le temps. Film espagnol de 2016, longtemps inédit en salles en France avant sa sortie française en janvier 2026, il repose sur une idée d’une simplicité désarmante, mais assez forte pour porter presque deux heures de cinéma : que reste-t-il, non pas d’un amour, mais de la personne qu’on était quand on l’a vécu ?
Ce que j’ai aimé d’emblée, c’est que Trueba ne filme jamais ces retrouvailles comme un événement romantique au sens banal du terme. Il ne force ni la grâce ni la douleur. Il laisse les visages, les corps, les hésitations, les petits déplacements dans la ville produire eux-mêmes leur charge émotionnelle. On sent très vite que le vrai sujet n’est pas seulement le couple, mais la fidélité à soi, à ses promesses, à ses gestes anciens, à ce noyau de sensibilité qu’on croit avoir dépassé alors qu’il nous structure encore. C’est d’ailleurs exactement ce qui rend le film si singulier : il ne cherche pas à répondre à la question “s’aiment-ils encore ?” de la manière la plus spectaculaire possible, il préfère une question plus fine et plus troublante, à savoir “qu’ont-ils conservé de ce qu’ils étaient ensemble ?”. Cette obsession du temps, de la mémoire et de la fidélité traverse explicitement la conception du film chez Trueba lui-même, qui parle de couches temporelles et d’une œuvre moins sur l’amour que sur la fidélité à nous-mêmes.
La très grande qualité du film, c’est sa délicatesse. Pas une délicatesse molle, décorative, mais une délicatesse d’observation. Itsaso Arana et Francesco Carril ont quelque chose de précieux ici : ils n’essaient jamais d’être adorables, jamais d’être brillants, jamais d’être des emblèmes du “couple de cinéma”. Ils sont simplement justes dans cette zone presque impossible où le naturel doit rester cinématographique. Le film vit beaucoup de cette justesse-là. Un regard tenu un peu trop longtemps, une phrase qui semble anodine puis revient frapper après coup, une fatigue dans la voix, une manière de marcher à côté l’un de l’autre sans parvenir à retrouver tout à fait le rythme d’autrefois : tout cela est très bien saisi. Madrid, en plus, n’est pas ici un décor de carte postale, mais une ville respirée, traversée, presque mémorisée par la mise en scène. Elle devient le prolongement affectif des personnages.
J’ai aussi beaucoup aimé la façon dont La reconquista accepte le bavardage sans tomber totalement dans le maniérisme. Ce n’est pas un film pressé. Il prend le risque de parler, d’attendre, de laisser des scènes s’allonger au lieu de les ramener à une efficacité de scénario. Dans le meilleur des cas, cela produit quelque chose de très beau : une sensation de durée vécue, de pensée qui se cherche en direct, de sentiments qui n’arrivent pas sous forme de grandes déclarations mais par glissements successifs. C’est là que le film touche juste, et même parfois très juste. Il a cette grâce discrète des œuvres qui ne veulent pas “faire scène” à tout prix et qui, justement pour cette raison, finissent par atteindre une émotion plus intime.
Mais c’est aussi là que le film s’arrête, pour moi, juste avant l’accomplissement total. Parce que cette liberté formelle, que beaucoup ont saluée, a son revers : par moments, le film donne davantage envie d’être admiré pour sa sensibilité que véritablement éprouvé dans sa nécessité. Certaines séquences s’installent un peu trop dans leur propre charme, dans leur propre musicalité, dans leur propre conscience d’être délicates. Le résultat n’est jamais ennuyeux au sens lourd du terme, mais il arrive que l’émotion flotte au lieu de se fixer. Je me suis surpris plusieurs fois à admirer l’intelligence du dispositif plus qu’à me sentir entièrement emporté par lui. C’est un film qu’on respecte beaucoup, qu’on trouve souvent très beau, qu’on peut même trouver bouleversant par éclats, mais qui conserve par endroits une légère distance, comme s’il préférait la modulation fine à la brûlure.
Cette retenue explique aussi pourquoi le film me semble plus réussi dans ce qu’il capte que dans ce qu’il laisse durablement derrière lui. Je garde des sensations, des visages, une ambiance nocturne, une impression de jeunesse perdue qui ne se réduit pas au regret amoureux, et c’est déjà beaucoup. Je garde aussi l’idée très belle que revenir n’est jamais reconquérir, seulement mesurer autrement ce qui a été vécu. En revanche, je ne peux pas dire que tout le film possède la même force, ni que chaque détour formel m’a paru indispensable. Il y a des moments où la douceur confine un peu à l’autosatisfaction sensible, où le film frôle une préciosité qu’il ne bascule pas complètement à incarner. C’est assez fin pour ne jamais devenir poseur, mais pas assez incandescent pour atteindre le sommet auquel il semble parfois prétendre.
La musique de Rafael Berrio, que Trueba disait décisive dans l’inspiration même du projet, participe beaucoup à cette impression générale : quelque chose de mélancolique, d’usé, de chaleureux, d’un peu brumeux aussi, comme une chanson qu’on aime davantage à la deuxième écoute qu’à la première. C’est peut-être la meilleure image du film au fond. Je comprends très bien qu’on le considère comme une pépite, surtout pour sa liberté, sa douceur et sa manière très singulière de croiser passé, présent et futur. Pour ma part, j’y vois surtout un très beau film imparfait, profondément sincère, souvent touchant, parfois lumineux, mais qui me laisse légèrement en deçà de l’élan total à cause de ses longueurs diffuses et de cette tendance à effleurer le vertige plus qu’à s’y abandonner. Cela reste une œuvre précieuse, sensible, élégante, qui pense le sentiment amoureux avec plus de sérieux et de modestie que l’immense majorité des films du genre. Et rien que pour cette rareté-là, elle mérite d’être vue.
Spoilers:
Il y a quelque chose de très beau, et même de très juste, dans l’idée centrale de La reconquista : faire d’un ancien amour non pas un suspense sentimental, mais une enquête presque mélancolique sur ce qu’il reste de nous quand le temps a fait son travail. Jonás Trueba part d’un dispositif très simple — Manuela retrouve Olmo à Madrid, lui rend la lettre qu’il lui avait écrite quinze ans plus tôt, et tous deux traversent une nuit où les paroles d’hier contaminent le présent — pour construire un film qui regarde moins la possibilité d’une seconde chance que l’impossibilité de revivre une première fois. Réalisé en 2016, montré à Saint-Sébastien puis longtemps inédit en France avant sa sortie française du 28 janvier 2026, le film a d’emblée quelque chose d’un objet précieux revenu en retard, comme si sa circulation même venait redoubler son obsession du temps perdu, retrouvé, puis reperdu.
Ce que j’aime beaucoup chez Trueba, c’est son refus du spectaculaire amoureux. Il ne cherche jamais à faire de Manuela et Olmo un grand couple de cinéma au sens démonstratif du terme. Il filme deux êtres qui se jaugent, se testent, se rappellent à eux-mêmes, et essaient surtout de voir si l’autre contient encore la version de soi qu’on croyait disparue. C’est là que le film est le plus fin : dans cette façon de faire sentir que le désir ne revient pas seul, qu’il revient avec la honte, l’écart, la comparaison, la conscience presque humiliante de ne plus correspondre à l’image qu’on avait laissée dans la mémoire de l’autre. Itsaso Arana et Francesco Carril sont excellents dans cette zone très difficile où il faut jouer la gêne sans raidir le film, la tendresse sans l’épaissir, et le flottement sans perdre la tension. Madrid, les bars, la nuit hivernale, les chansons de Rafael Berrio, tout cela donne au film un climat de dérive contrôlée très séduisant, un romantisme abîmé mais encore vivant.
Là où le film devient réellement intéressant, c’est dans sa structure, parce qu’elle finit par contredire le fantasme que son titre semble promettre. La “reconquête” n’aura pas lieu, et c’est précisément ce qui donne sa force au film. D’abord, on suit cette nuit adulte comme s’il pouvait encore se passer quelque chose, comme si les mots, la lettre, les chansons, la danse, l’alcool et les silences pouvaient reconstituer l’ancien lien. Puis Trueba fait un geste beaucoup plus cruel et plus intelligent : il déplace le film vers le lendemain matin, avec le retour d’Olmo chez sa compagne, avant d’ouvrir le grand bloc adolescent. Et là, tout se retourne. Ce flash-back d’été, qui pourrait servir de supplément nostalgique, agit au contraire comme une révélation tardive : ce qu’ils ont vécu n’était pas petit, ni naïf au mauvais sens du terme, c’était immense parce que c’était absolu, et justement cette absoluité n’est pas reconductible. Le passé n’est pas ici une réserve d’émotion à réactiver, c’est la preuve même que le présent ne pourra jamais redevenir cela. Le film gagne alors une gravité discrète, presque douloureuse.
Il y a plusieurs moments très réussis dans cette logique-là. La scène où la possibilité du baiser se dissout au lieu d’exploser est magnifique, parce qu’elle dit tout : ils sont là, presque au bord du geste attendu, et pourtant le film préfère l’ajournement, le décalage, la suspension. De la même manière, le retour d’Olmo au petit matin est une idée décisive, parce qu’elle coupe net avec la tentation du fantasme romantique. Trueba ne veut pas faire croire que cette nuit efface les vies déjà construites. Il veut montrer qu’un souvenir peut reprendre corps sans devenir un avenir. Et la longue partie adolescente, baignée de lumière d’été, ne vient pas flatter la nostalgie du spectateur ; elle vient lui rappeler ce qui séparera toujours la promesse d’un monde et sa réalisation. En voyant enfin ces deux-là jeunes, on comprend mieux la densité de la nuit adulte, mais on comprend aussi qu’elle était condamnée dès le départ. C’est une très belle idée de cinéma : faire venir la jeunesse après la fatigue, non pour consoler, mais pour rendre la fatigue plus poignante.
Mais c’est aussi à cet endroit que le film me résiste. Parce que cette délicatesse constante, cette intelligence de la modulation, cette manière de refuser tout effet trop appuyé finissent parfois par produire une forme d’affectation douce. J’admire énormément ce que Trueba essaie de faire, et souvent ce qu’il obtient, mais je dois reconnaître que le film s’étire. Les dialogues ont une musique réelle, les gestes sont bien observés, certaines scènes sont d’une finesse rare, mais l’ensemble n’a pas toujours la nécessité que sa construction ambitionne. Il y a des passages où l’on sent davantage la volonté de capter l’instant que la force de l’instant lui-même. L’émotion flotte un peu, se dilue, revient, puis se retire encore. C’est un film qui touche souvent juste, mais qui ne me traverse pas de part en part, parce qu’il garde par moments quelque chose de trop conscient de sa propre fragilité. Plusieurs lectures critiques ont d’ailleurs relevé à la fois son extrême sensibilité et le risque inverse de cette sensibilité : une certaine résistance à l’abandon, une émotion qui peut se perdre dans la durée ou dans l’insistance du dispositif.
Au fond, La reconquista est pour moi un très beau film imparfait, un film de détail, de climat, d’intelligence sentimentale, qui pense admirablement la mémoire amoureuse mais qui ne se hisse pas tout à fait jusqu’au vertige auquel il aspire. Je comprends sans peine qu’on y voie une pépite, et il y a effectivement dans cette œuvre une liberté, une douceur et une noblesse rares. Mais ce que j’en retiens surtout, c’est la beauté précise de son échec intérieur : il raconte une reconquête, puis montre que l’on ne reconquiert rien, qu’on visite seulement les ruines encore chaudes de ce qu’on a été. C’est très fin, souvent très émouvant, parfois même bouleversant, mais pas assez incandescent ni assez resserré pour devenir, à mes yeux, un grand film d’évidence. C’est le genre d’œuvre que je recommande volontiers, que je respecte beaucoup, que je suis heureux d’avoir vue, mais que j’admire un peu plus que je n’aime sans réserve.