PARASITE : le mot est lancé. De fait, tout au long du film, on peut retrouver cette figure allégorique de l'insecte. En l’occurrence le CAFARD, qui vient manger dans l'antre du riche et qui rattrape ce pauvre personnage de Ki-taek (interprété par l'incontournable Song Kang-Ho, un fétiche du ciné de Bong Joon Ho). On finit aussi par y "avoir le cafard". Les petits, les inférieurs, les serviteurs, doivent jouer ce rôle: domestiques de bonne présentation, esclaves consentants, bien payés au prix d'une soumission qui les dépersonnalise et les ravale à leur rôle, fichés à leur place, qu'on peut balayer, expulser faute de satisfaction, de subordination, comme de sales insectes. Ou alors
(dans le cas des enfants Ki-taek)
ils simulent la réussite sociale, l'appartenance à une classe supérieure et sont alors tenus à n'être plus que des comédiens, de jolis imposteurs, de feints hypocrites à l'allure innocente. Qu'ils rêvent d'évoluer, de progresser dans la hiérarchie des modèles du succès, leur extraction originelle les rappelle toujours à l'ordre. Parce qu'ils sont d'habiles débrouillards mais aussi parce qu'ils se sentent trompés par cette société trop inégalitaire, il y aura tromperie sur l'identité, et ils deviendront ainsi d'ambitieux parasites: des profiteurs de riches, des pique-assiettes d’accapareurs, des usurpateurs d'exploiteurs. Et pourtant, leurs qualités, leur motivation à trouver reconnaissance sont là, elles existent mais, faute de références et d'argent pour les faire reconnaître, pour être reconnues, ils n'hésitent pas à opter pour les meilleures combines, sans scrupule d'y inviter la mystification. Bon, ceci posé, niveau critique sociale c'est balaise, voilà un bon clash de classes qui montre jusqu'à quel point on peut ruser et se battre à force de frustrations et de jalousie. On peut l'observer également en particulier au Brésil, sauf qu'ici, on est dans une société globalement super-éduquée dont les valeurs de sincérité et de respect authentique se sont liquéfiées dans une concurrence impitoyable pour la réussite. De plus, la famille "parasitée" n'est pas une caricature du genre méchamment intransigeante, bêtement intolérante ou insupportable, mais juste de gros privilégiés ramollis par leur statut élitiste et eux-mêmes plongés dans une certaine irréalité et bercés de fantasmes. Cette configuration soutient l'intérêt du film, qui laisse ainsi la plus grande part de son intérêt au conflit entre réalité et simulacre. L'imposture parasite même le casting... En effet si, dans l'histoire, la duperie fonctionne, néanmoins le spectateur lui-même se retrouve volontairement manipulé puisque les membres de cette famille biologique ne se ressemblent à vrai dire pas suffisamment, en cela que les enfants ne reflètent pas le physique des parents. On est donc vraiment dans une grosse farce, un théâtre des apparences complet, qui glisse vers un grand-guignol assumé, une fois franchie la limite entre manipulateur et manipulé. Et alors tout s'inverse, la tentative de vampirisation cédant à la réalité d'un parasitisme. De fait, le thème de l'odeur s'invite comme marqueur de classe stigmatisant. On peut certes parler de comédie dramatique, à la fois d'un point de vue social
(l'épisode tragique du quartier d'habitat précaire est là pour intensifier le propos)
et individuel mais, en même temps, l'humour affleure partout, qu'il soit noir ou celui du désespoir, qu'il soit moquerie (qui n'épargne personne), raillerie des attitudes ou autre satire des apparences. Ça n'est pas non plus un simple divertissement car l'historie, bien qu'elle soit tirée par les cheveux
(surtout avec le bunker)
repose aussi sur une réalité d'injustices sociales cinglantes (qui mettent à mal le modèle Sud-coréen) et ne ménage pas la sensibilité du spectateur lambda. Les scénaristes invitent même une caricature gênante du "chef suprême" Kim Jong-un
à travers la bonne devenue folle
. On peut toutefois regretter que le scénario n'exploite pas jusqu'au bout certaines données qui auraient pu rajouter du piment
(par exemple, il n'est rien fait de la découverte du décodage en morse par Da-Song; la relation entre Ki-woo et la fille n'évolue guère)
. A vrai dire PARASITE, par son côté par trop fantaisiste, semble démériter le statut de chef-d’œuvre; pourtant il a su réconcilier choix élitiste (palme d'Or) et succès populaire pour proposer un film au thème pertinent, à la réalisation extrêmement talentueuse et à l'efficacité remarquable.