Des plis sur le visage de Rita Hayworth
Il y aurait tant à dire sur ce chef d’œuvre intemporel du cinéma. De la bouleversante scène finale (un fardeau toujours aussi lourd à porter lorsque l’écran s’éteint) à la façon dont l’injustice frappe Ricci, le personnage principal, qui ne souffre que d’être un type bien et un homme de peu. Mais je propose ici de partager quelques réflexions autour du métier qui est offert à Ricci dès la scène d’ouverture : colleur d’affiches.
Dans cette Rome en pleine reconstruction, que doit donc coller Ricci sur ces murs encore abîmés par la guerre ? Des affiches de cinéma. Plus précisément des affiches de cinéma américain puisque c’est Rita Hayworth qui y est reproduite en grand. Comme dans le célèbre Gilda (Charles Vidor, 1946), elle offre à la vue des passants son aisselle glabre et son regard provocant. Dans la rue, pourtant, tout n’est que ruines et misère. L’image n’est pas choisie au hasard et ne vient certes pas de nulle part. Elle a traversé l’Atlantique en même temps que les Alliés venus libérer une Europe en proie au nazisme. Beaucoup de . devaient l’avoir dans le cœur et dans les yeux au moment des combats, l’image de Rita ayant orné tant de murs de casernes, tant de portes de casiers. Le nom Gilda a même été donné à une bombe atomique lors d’essais dans le Pacifique. C’est donc une image qui appartient au camp des vainqueurs, le symbole même de leur volonté d’hégémonie culturelle, lui qui vend aux rescapés de l’après-guerre un rêve dans lequel oublier, un temps, sa triste condition.
Ricci doit coller ces affiches par-dessus d’anciennes, déchirées, comme s’il s’agissait de recouvrir d’un désir nouveau ce qui fait désormais partie du passé et qui n’intéresse plus. Qu’y a-t-il besoin de cacher ? Ce passé fasciste qui a d’ailleurs interdit l’importation du cinéma américain durant la guerre ? Et cette image, qu’a-t-elle à offrir de nouveau à des romains accaparés par le besoin de survivre ? Un indice, peut-être, dans la bouche d’un ami de Ricci tandis qu’il pleut à torrents et qu’ils sont toujours à la recherche du vélo qui a été volé :
- Qu’est-ce que tu veux faire d’un temps pareil. Aller au cinéma ? Moi j’aime pas ça, d’abord ça m’endort.
La sensuelle Rita, son regard lourd d’érotisme, c’est peut-être un moyen d’apporter un peu de réconfort à un peuple qui doit se reconstruire. Un « rêve américain », tout droit sorti des studios hollywoodiens, sur lequel s’endormir pour mieux oublier la souffrance et la faim. Du rêve à l’illusion il n’y a souvent qu’un pas et c’est peut-être dans les plis de cette affiche fraîchement collée par Ricci que se cache le subterfuge. Car le rêve est ici bien fragile : il ne tient qu’à un peu de colle et l’agilité d’une main que s’efforce d’en cacher les rides de papier. D’ailleurs, c’est au moment où Ricci tâche de lisser au mieux les plis de son affiche qu’il se fait subtiliser son vélo, ce précieux sésame sans lequel il lui est impossible de travailler – et ainsi avoir une (maigre) chance de sortir de la pauvreté. Finalement, c’est peut-être ça qui a besoin d’être caché : la misère d’un peuple qui n’a d’autre solution que le larcin pour subsister, qui tente de se relever, qui a une fierté à retrouver. Et ce peuple, il a peut-être besoin d’un peu de rêve, image lointaine tenant fragilement sur les murs sales du fascisme, pour oublier sa condition, si fragile ; besoin d’une femme, fatale, sur laquelle purger ses erreurs passées : « Put the blame on Mame ».