Si un film parvient à m’étonner, dans le bon sens du terme, il a déjà parcouru la moitié du chemin pour me convaincre, et ‘Heureux comme Lazzaro’ est typiquement le genre de production qui me ravit par sa capacité à déjouer mes pré-conçus blasée par trop de films en demi-teinte : il s’agit d’une oeuvre profondément italienne dans sa manière d’épicer un naturalisme aride, quasi documentaire, d’une touche de magie et de surréalisme. J’aurais du mal à prétendre que ces injections rendent le résultat ‘passionnant” et pourtant, contre toute attente, ‘Heureux comme Lazzaro’ est parvenu à titiller ma curiosité de manière ininterrompue jusqu’à sa conclusion. Mieux vaut ne pas s’attacher outre mesure au récit, assez lâche, criblé de temps morts et d’ailleurs essentiellement descriptif. Des indices clairs suggèrent un contexte moderne et pourtant, les paysans crédules qui vivent dans le village de l’Inviolata semblent hors du temps, réduits au servage pour le compte de l’aristocratie locale et inconscients du monde qui les entoure. Pour un peu, on se croirait revenus au temps des premiers film de Yorghos Lanthimos (‘Canine’, surtout), qui faisaient de ce décalage entre croyance et réel le pivot central de leur proposition. Dans ce hameau isolé du monde, il y a Lazzaro, exploité par les siens comme ceux-ci sont exploités par leur suzerain, mais qui subit cette existence laborieuse sans déplaisir apparent. Lazzaro est une figure allégorique bien entendu, mais laquelle ? Le Christ, chargé du fardeau des souffrances du monde ? Saint Lazare, qui se verra donner une seconde chance? Ou Saint François d’Assise, qui bouleverse le monde par sa bonté et son innocence ? Le film imprime fortement cet aspect hagiographique, auquel on sera libre d’accoler ou non une lecture sociale...car Lazzaro ne peut rien et ne fait rien pour lutter contre l’injustice qui touche ses proches : la révolte n’est pas dans sa nature. Probablement est-il aussi passablement idiot, “Innocent du village” qui promène sur son village ubuesque un regard effaré mais qui ne juge jamais rien ni personne. Après la résurrection auquel on s’attend, le film s’enfonce dans une étrangeté qui frappe d’autant plus qu’elle est constamment tempérée par une approche qui rappelle une comédie sociale et noire d’Ettore Scola. Je suis sûr qu’il est possible de s’ennuyer, et même de bien s’ennuyer, en suivant cette histoire qui semble parfois ne pas savoir quel direction emprunter ni décider de ce qu’elle souhaite vraiment exprimer, particulièrement dans sa seconde partie mais, en ce qui me concerne au moins, l’attrait qu’a exercé cette atmosphère insaisissable, qui tire alternativement le spectateur du côté du réel et du côté de la fable féérique, a fini par dominer les faiblesses de cette proposition de cinéma inhabituelle.