En 2014, la cinéaste italienne Alice Rohrwacher proposait, avec le si bien nommé « Les Merveilles », un film tout en nuances et en subtilité sur une cellule familiale isolée dans une ferme de l’Ombrie. Aujourd’hui, malheureusement, la même cinéaste se fourvoie dans une sorte de fable à visée politique dont le symbolisme s’avère, pour le moins, illustratif sinon carrément lourdaud.
Pourtant, Alice Rohrwacher reprend quelques éléments de ce qui lui avait si bien réussi dans « Les Merveilles », en particulier l’idée d’une communauté isolée du reste du monde. En l’occurrence, ce sont des paysans dont on ne sait pas trop à quelle époque ils vivent mais qui, quoi qu’il en soit, sont contraints à la servitude. Ils n’ont d’autre horizon que de besogner dans des champs de tabac au service d’une aristocrate qui les maintient dans leur servage et leur ignorance. Deux personnages se détachent : Lazarro, un garçon lunaire, corvéable à merci et néanmoins toujours heureux comme un « ravi » ; et Tancredi, le fils de la marquise qui gouverne tout ce monde, un jeune homme qui, n’en pouvant plus de périr d’ennui dans sa campagne, fomente un plan pour faire croire à son enlèvement, avec l’espoir de quitter pour toujours cet endroit déprimant.
Le film s’enfonce résolument dans une fable à visée philosophique et politique lorsque Lazarro, qui avait fait une chute mortelle au moment où la police découvrait l’état de servage des paysans et les en délivrait, s’éveille à une vie nouvelle après bien des années. Physiquement, il n’a pas changé d’un poil, tandis que ses anciens compagnons, dont il ne tarde pas à retrouver la trace, accusent, eux, le poids des années. Quand ils retrouvent leur innocent de Lazarro toujours jeune, ils ne sont pas si surpris que ça ! Mais le but de la réalisatrice, c’est surtout de montrer, ou plutôt de démontrer, que, même libérés de leur ancienne servitude, les ex-paysans réfugiés en ville restent des exploités. En fin de compte, pour eux, rien n’a vraiment changé.
La démonstration est faite et la conclusion va de soi : quelles que soient leurs conditions de vie, les exploités restent toujours des exploités qui, eux-mêmes, en exploitent d’autres et ainsi de suite !
L’homme est un loup pour l’homme, c’est bien connu. Pourtant, la réalisatrice, craignant peut-être d’avoir affaire à des spectateurs très ignares, se croit tenue d’enfoncer le clou de façon très grossière. Elle met en scène des cris de loup, puis un véritable animal infiltré là où, précisément, se trouve le fruit de toutes les exploitations, dans une banque ! Quant à notre candide Lazarro, Alice Rohrwacher prend bien soin de le précipiter vers son sacrifice. Auparavant, pour les pauvres nigauds de spectateurs qui n’auraient pas compris, elle avait pris soin de nous le montrer versant une larme sous un quartier de lune ! Le pauvre gentil Lazarro tombé de la lune ! En voilà des affèteries et du mauvais goût chez une cinéaste qui avait pourtant prouvé qu’elle était capable de beaucoup de finesse. Oublions donc vite fait cette parenthèse malhabile et espérons que le prochain film sera d’une autre tenue ! 4/10