Cette adaptation du classique de H.G. Wells (un des grands précurseurs du roman fantastique) est, sans doute, l’une des meilleures productions horrifiques des Studios Universal avec "Frankenstein". On ne s’étonnera pas que les deux films aient été mis en scène par le même réalisateur, l’excellent James Whale qui démontre, une fois de plus, ses talents de visionnaire. Car, outre un rythme intéressant pour un vieux film et une excellente BO, on retiendra avant tout de "L’Homme invisible" ses effets spéciaux avant-gardistes. Les spectateurs des années 30 ont dû être littéralement scotchés sur leur fauteuil en voyant cette scène hallucinante où le héros retire ses bandages pour dévoiler sa nature à ses assaillants. Mais ses effets spéciaux n’auraient sans doute pas été aussi marquants sans la prestation extraordinaire de Claude Rains qui, pour ses débuts sur grand écran, frappe un très grand coup alors qu’il n’apparaît quasiment pas. Privé de son image, l’acteur ne peut compter que sur sa voix et éblouit par sa diction si particulière (avec des accents hitlériens dans l’autoritarisme et la mégalomanie de ses monologues) et son rire diabolique. Le personnage est d’ailleurs d’une complexité épatante pour l’époque puisque le réalisateur ne tente jamais de le rendre sympathique (son attitude à l’auberge, sa considération pour ses semblables, ses projets de conquête du monde…) mais n’oublie pas pour autant de le rendre humain, notamment à travers sa relation avec sa fiancée (Gloria Stuart, un peu cruche et totalement soumise) et sa terreur de ne jamais pouvoir trouver d’antidote à son invisibilité. La force de l’intrigue réside, d’ailleurs, dans les questions qu’elle soulève puisque les aspirations de l’Homme Invisible quant à l’utilisation de son pouvoir paraissent terriblement réalistes (difficile de ne pas être tenté par le voyeurisme ou encore la criminalité lorsqu’on est un esprit fragile et qu’on s’imagine pouvoir agir en tout impunité). Ce questionnement est brillamment mis en exergue à travers le costume terriblement effrayant du héros (son arrivée à l’auberge, avec ses bandages, son long manteau et ses énormes lunettes, est glaçante), ce qui rend le film gentiment angoissant aujourd’hui encore. Comme à son habitude, Whale n’oublie pas de faire la part belle à l’humour noir, à travers les dialogues plein de cynisme de l’Homme invisible et des réactions qu’il provoque (le pantalon qui court tout seul résume parfaitement cet état d’esprit)… même si le réalisateur impose, une fois encore, la monstrueusement cabotine Una O’Connor qui en fait des tonnes en aubergiste hystérique. Le reste du casting est plus discret (et moins marquant) à l’exception de William Harrigan en collègue traqué. On pourra toujours reprocher au film de s’achever comme tous les autres films de monstres Universal (avec la mort du monstre immédiatement suivi du panneau "fin"), mais c’est bien insuffisant pour priver le film de son statut de formidable réussite et d’œuvre fondatrice de tout un pan de la science-fiction au cinéma.