Normalement, on va voir un Ken Loach comme on va voir un Disney ou un Rambo, c’est-à-dire qu’on sait à quoi s’attendre. On sort normalement d’un Ken Loach en pleurs ou à la recherche d’une corde pour se pendre. Synopsis : un père de famille devient livreur « indépendant » pour une plateforme de vente en ligne, et il en devient finalement esclave. Mais le film va plus loin que la critique de l’ubérisation de notre société, et même de la paupérisation de notre société. Dès le début, le ton est donné : quand l’employeur demande au père s’il a déjà bénéficié du chômage, ce dernier répond « non, j’ai ma fierté ». Ça rappelle tellement cet autre père, dans Raining Stones (1993), qui voulait acheter une robe de communion neuve à sa fille, à tout prix, par fierté, pour ne pas avoir honte vers les autres. Sauf que là, le père-livreur agit de la sorte pour une vraie bonne cause –survivre, tout simplement, nourrir, éduquer, protéger ses enfants. Il n’y a pas une once de mauvaiseté dans le personnage (ni dans celui de la mère –peut-être encore plus admirable). Gros contraste avec le patron qui sait « se servir des critiques comme carburant ». Il n’y a même pas une erreur à laquelle on pourrait se raccrocher pour conclure que ce père n’aurait pas dû faire ceci ou cela. Il fait tout bien, en fait (sa femme aussi). N’empêche qu’il va, qu’il court, sans avoir fait d’erreur, à la catastrophe, et sa famille aussi. Cherchez l’erreur ! Car la pauvreté est un cancer qui métastase, et dont on guérit de moins en moins aujourd’hui –c’est du moins le message du film (il n'y a pas que le Joker qui soit scandalisé par les inégalités et la pauvreté). Tout cela, c’est filmé et joué avec une justesse incomparable, c’est kenloachien… A.G.