Requiem pour un massacre
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blacktide
blacktide

79 abonnés 795 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 17 septembre 2018
Tu es venu, maintenant regarde...

Requiem pour un massacre est un voyage. Un voyage au bout des enfers, des flammes de haine et des cris dans la brume. Errance, nos yeux s’y perdent. Pétrifié, l’œil ravale ses pleurs. Dans la paralysie de nos sens, ce Requiem n’a rien du réconfort symphonique. Il frappe, il cogne, il dénote. Car dans chaque guerre, il n’y a ni héros, ni victoire, juste des victimes et une arbitraire survie. Choses que cette œuvre remue, et balance, comme un éclat d’obus, qui nous empêcherait de nous relever.

Les visages changent d'expression, constamment. S’impose alors ce périple du regard, et les conséquences d’un voyage au bout de la nuit : « Come and See », l’avertissement se titre. Une formule portant une tragédie en filigrane ; la fatalité du temps peut-être. Puisque chacun le sait : il est trop tard, l’Histoire enterre déjà ses victimes. Tombeau de lucioles, ou de lucidité, qu’importe, Elem Klimov regarde le passé, et en tire la substance de son Horreur : la ballade du Soldat, d’une enfance rayée, quand passent les cigognes, et périt l’espoir. Une œuvre totale donc, en mouvement dans les maux, et rapprochée dans l’émotion.

Dans le sable du temps, creusent deux enfants, à la recherche d’un vieux fusil, ou d’un trésor enfoui. Un témoignage (contre l’oubli) à venir, peut-être. Point de vue. Car dans la vie, dans un film, ou en guerre, « Tout commence par les enfants ». L’ouverture (d)étonne : le calme avant la tempête, sans massacre ni larmes, juste l’enfance, au milieu des restes, d’objets à l’abandon et d’une guerre potentiellement finie. Mais non. Un fusil sort des entrailles de la Terre. La Mort est en marche. Tu es venu, maintenant regardes. Apocalypse Now.

La violence se fait mémorielle. Tâche difficile que d'essayer de mettre en mots l'innommable, et d'autant plus difficile de le mettre en Images. Puisque tout passe par le regard, plus que par les mots. Oui, les regards bouleversent. Dans les bois où s’écoulent des larmes de sang, dans cette campagne de cèdres et de cendres, l'œil convulse, et telle une cigogne, regarde la dévastation, et la tombée des innocents. Et pourtant, l’ensemble a des airs de « rêve », de surréalisme dans le cauchemar, d’errance et de contemplation Tarkovskienne, dans une vache de guerre. Une logique qui s’analyse comme une forme de surdité face aux événements, ou de mort annoncée dans une guerre qui n’est que non-sens.

Tout est là, dans ces plans séquences, dans cette maîtrise du suivie de l'Horreur. La brutalité brute, en cruauté sans coupe. Démarche reprise bien plus tard dans Le Fils de Saul. Car personne n'est protégé face à la barbarie. Immersion, je crie ton nom. Les visages se déversent sur nos corps. Les pleurs se mêlent aux â(r)mes. Corps et âme, le spectateur n’est plus qu’une ombre face à la barbarie de l’Histoire. Car dans Requiem pour un massacre, les Images ne nous épargnent pas. L'horreur contamine les visages, et s’inscrit dans une évolution déshumanisante. De la fierté d’aller combattre aux regards dans le néant, Florya (impressionnant Aleksei Kravchenko) n’est plus qu’un anonyme réduit à la seule pensée de l'atrocité par l’atrocité.

Les cadavres s’entassent, les corps se fusillent, la peau se brûle. L’enfer lui aussi monte en grade. Plus rien ne se respecte, et les symboles se tâchent de sang : une église en flammes ; une cigogne sans nichée ; un arc-en-ciel au milieu du chaos, etc. Il y a cette idée de bourbier, d’enlisement dans la noirceur : une terreur tout en « sables mouvants », dans des étangs de boue, où l’innocence s’enfonce, et où le vivant avance coûte que coûte, au prix des éclaboussures, à travers des corps morts, en décomposition dans la fumée du souvenir. L’ennemi, quant à lui, ne se cache plus. Il rit de l’infâme. Le massacre semble interminable. Aucune ellipse, la monstruosité en intégralité.

Invisible. Partout. L’ennemi s’exhibe en progression : de l’avion observateur de la première partie aux figures en uniformes de la seconde, l’ennemi se forme un visage, humain. Car, oui, les monstres ont des visages. Sortis de la brume, des fantômes du diable. Klimov montre avant tout que l’humain est une construction, et qu’il se manipule, au gré des exactions : ils font partie intégrante de cette machine infernale qu'est le nazisme, et aussitôt abandonnés en tant qu’individus, ils supplient, implorent le pardon, rejettent la faute, mais repartent vers les Enfers. Oripeaux de Satan. Comme dans cet acte créateur et cathartique, où des villageois et partisans érigent un totem du belligérant : un peu de boue, un peu d’ossements, quelques vêtements et beaucoup d’affliction et de colère. L’ennemi se crée, on lui donne un visage en argile, une figure à mèche, à défaut de pouvoir le voir. On lui crache sa haine, on le maudit, et on lui déverse ses pleurs.

Jusqu’à ce dernier acte, purgatif. Une séquence à l’intensité folle, où l’avenir annihile les massacres passés. Les yeux morts, l’innocence revit, tirant dans un portrait responsable, pour en annuler le passé, le massacre et la haine. Des Images à revers, des marches à reculons et des moustaches rasées. Les archives battent en retraite, les morts deviennent vivants, les ruines se reconstruisent, le Führer redevient enfant. Stop. Au Führer de vivre. Le monde ne fonctionne pas avec des retours à la vie et des « si ». Car rien ne résiste aux balles, pas même l'humanité. Dans la brume, des fenêtres sans espoir, et des espoirs illusoires. Des rires, des cris, des flammes, des Hommes. Les Images saisissent, et les bruits t'égorgent. Spectateur vaincu par K.O. au dernier round. Le Lacrimosa s’élève. Requiem pour un massacre. Les larmes peuvent désormais couler. Dans une dernière marche, de pas lourds d’Images et de cris, le Chaos s’est fait Cinéma. Insoutenable, essentiel, déchirant.

Incendies, puits et brouillard

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Biertan64
Biertan64

65 abonnés 1 483 critiques Suivre son activité

3,0
Publiée le 18 septembre 2020
Film soviétique des années 80. Cela annonce un style particulier, peut être un peu vieilli et qui ne convaincra pas tout le monde. A cause de ce ton un peu spécial, il est compliqué de ressentir totalement de l'empathie pour ce personnage de Fliora, jeune partisan biélorusse plongée dans une guerre crue. Pourtant certaines scènes filmées au plus près, surtout dans la partie finale avec le massacre du village, transmettent avec un certain réalisme la cruauté des bourreaux et la peur des victimes (malgré quelques attitudes théatrales). Et ceci fait de Requiem pour un Massacre un témoignage à réelle portée historique de l'occupation et de la barbarie nazies subies par le peuple biélorusse .
Tendax_montpel
Tendax_montpel

42 abonnés 631 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 28 juin 2008
Honnêtement j'ai hésité entre 2 et 4 étoiles. Le film est quelques fois assommant à cause d'innombrables bruits qui perdent un peu le spectateur. Mais finalement comment mieux décrire la guerre que par cette sensation confuse, où tout est flou, image comme son ? Rarement un film n'aura montré avec tant de réalisme ce qu'est la guerre, subjectivement (à travers les sensations du jeune héros) et objectivement (les cruautés montrées).
il_Ricordo
il_Ricordo

118 abonnés 407 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 15 octobre 2011
Requiem pour le massacre est une œuvre magistrale, traitant avec la plus grande vraisemblance possible au Cinéma des exactions nazies commises sur le sol biélorusse. La dureté des images ne nuisent pas au film, mais renforcent le sentiment d'horreur du spectateur, devant des crimes qui n'auraient pas eu lieu d'être. Car ce film, le plus abouti d'Elem Klimov, résume tout ce que l'homme peut faire de pire à l'homme. Le héros, enfant de la misère rurale, s'engage dans une lutte tout d'abord pour patrie, puis pour la condition humaine. Là haut dans le ciel, un avion menaçant continue de tourner, tourner dans les airs, assoiffé de sang, tel un vautour guettant sa faible proie.
anonyme
Un visiteur
0,5
Publiée le 26 août 2010
Mauvais films où tous les lieux communs sont réunis, je vous déconseille de perdre votre temps avec ce film.
Chris Art
Chris Art

86 abonnés 398 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 25 juillet 2014
(...) Les horreurs perpétrées par les nazis dans nos contrées sont bien connues, relatées dans un bon nombre d’œuvres. Mais ce que l’on sait moins, c’est que la Russie –ou plutôt la Biélorussie- a également payé un lourd tribut. C’est ce que raconte Requiem pour un massacre, film russe de 1985, soit après le choc d’Apocalypse Now et Voyage au bout de l’enfer, du côté américain. Bien que ce film soit surtout connu dans les sphères cinéphiles, Requiem pour un massacre est devenu un classique du genre (...) Au-delà de l’horreur sans concession qui constitue la principale qualité du film, et à l’origine de sa renommée, bien que discrète, Requiem pour un massacre n’est cependant pas parfait. Il a tendance à insister un peu trop sur les réactions du personnage, son visage déformé, ses moments de folie. Certes après avoir vu ce qu’il a vu, personne ne peut savoir comment réagir, mais le film s’appuie un peu trop lourdement là-dessus. Quelques lourdeurs donc, et aussi quelques longueurs.
Comment attribuer une bonne note à ce film ? Il fait passer un moment très désagréable. Requiem pour un massacre est un film horrible. Mais au-delà de son côté pénible, cet aspect de l’humanité ne doit pas être ignoré. C’est pourquoi Requiem pour un massacre est également un grand film.
1000gr2Sci
1000gr2Sci

23 abonnés 264 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 2 février 2026
Requiem pour un massacre n’est pas un film de guerre : c’est une exécution lente du spectateur, les yeux maintenus ouverts de force.
Klimov ne filme pas l’horreur, il la laisse s’installer dans les visages, dans le silence, dans cette caméra qui refuse la pudeur comme un crime supplémentaire.
Techniquement, c’est parfois brut, presque pauvre, mais cette rugosité est une arme morale, un refus obscène de l’esthétisme confortable.
On ne sort pas grandi, ni soulagé : on sort coupable d’avoir survécu à un film qui, lui, n’épargne rien ni personne.
selenie

7 446 abonnés 6 655 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 15 février 2011
Film de guerre qui a le mérite, déjà, d'explorer la Seconde Guerre Mondiale de façon inverse du cinéma plus occidental. Hyper réaliste le film suit un ado qui veut combattre mais avant de trouver la violence il croise la route d'une jeune fille ; parabole de poésie et d'innocence sous la pluie et dans les bois avant que l'histoire ne s'enfonce dans l'horreur. Le film est un extrait de l'un des 628 Oradour-sur-Glane qu'a connu la Biélorussie. Sans concession, dur et âpre, le film est aussi la perte violente de l'innocence d'un gamin qui grandit trop vite au vu des évènements. Un des plus grands films de guerre qui soit.
alexisr2206
alexisr2206

3 abonnés 5 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 30 juillet 2025
un chef d'œuvre du cinéma russe qui réussit à donner une autre vision sur la 2nd Guerre mondiale que le cinéma american nous a fait paraître.
Uncertainregard
Uncertainregard

140 abonnés 1 285 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 21 mai 2011
Une oeuvre bouleversante, d'une grande puissance émotionnelle et surtout une démonstration de cette horrible période de l'histoire d'une intensité rare. Spielberg et Polanski peuvent revoir leur copie, Elem Klimov à mi-chemin entre Lynch et Tarkovsky les surpasse en tout point par l'intelligence de ce scénario et une réalisation à couper le souffle tant le réalisme a été poussé à l'extrême. Une interprétation à peine croyable qui me pousse à porter ce chef d'oeuvre au sommet de la représentation de la seconde guerre mondiale à ce jour...
Enkko-7
Enkko-7

54 abonnés 695 critiques Suivre son activité

4,0
Publiée le 20 août 2010
Très grand film de guerre sur les massacres en Bielorussie durant la WW II. Vingt-six ans plus tard, le film a vieilli, on regrette des bruitages pénibles et une bande-son qui passe souvent à côté de la plaque. N'en reste pas moins un témoignage historique d'une rare puissance et une très belle interprétation (même si de nombreux plans mettent en lumière un sur-jeu que l'on aurait du mal à tolérer aujourd'hui).
Shékiinä .
Shékiinä .

66 abonnés 678 critiques Suivre son activité

4,5
Publiée le 9 février 2013
A côté Il faut sauver le soldat Ryan, Le jour le plus long et La ligne rouge sont bien trop propre et hollywoodien comparé à ce chef-d'oeuvre de l'Est extrêmement réaliste, mais malheureusement peu connu. C'est un des meilleurs films sur la seconde guerre mondiale. Un des meilleurs films de guerre. Ce n'est pas un film de guerre du style des soldats sur le champ de bataille comme on voit souvent : ça montre un peuple souffrant de pénuries et massacré par les nazis (la scène où la maison brûle est impitoyable). On suit surtout le parcours de Fiora (drôle de prénom), un jeune garçon qui essaye de survivre dans cet environnement hostile et dangereux. Au début son visage affiche un sourire, il prend tout cela avec insouciance, il ne se rend pas encore compte de la situation jeune qu'il est ; de plus en plus dans l'avancée du film son visage va prendre une tout autre forme, l'horreur se lira dans ses yeux, il sera sonné. L'acteur principal (Alexeï Kravtchenko) joue bien, il est très expressif. Requiem pour un massacre montre vraiment avec beaucoup de réalisme l'horreur que cause la guerre. Ça fait froid dans le dos. Le film a peu de dialogues ; la mise en scène intense, le grain granuleux de l'image et la bande son suffisent largement pour en faire un film plein d'émotion, avec des scènes remarquables et symboliques, notamment à la fin quand ce même jeune garçon tire sur le portrait d'Hitler et que des vidéos d'archives surgissent à chaque coup. C'est fort, c'est puissant.
Vador Mir

304 abonnés 999 critiques Suivre son activité

3,5
Publiée le 4 janvier 2026
Un film très impressionnant qui montre les horreurs de la guerre. Porté par un acteur principal exceptionnel.
Atroce et pédagogique.
Ricco92
Ricco92

284 abonnés 2 330 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 11 décembre 2025
La Seconde Guerre mondiale est un sujet qui a été maintes fois traité au cinéma. Pourtant, peu de films ont su représenter les horreurs de celle-ci avec une aussi grande force que Requiem pour un massacre. Si on peut être surpris au début par le fait que le film possède un traitement cinématographique proche du cinéma d’auteur et loin du spectaculaire auquel nous a habitué Hollywood et qu’il faille attendre une demi-heure avant de découvrir réellement la réalité de la guerre, Elem Klimov capte totalement le spectateur dès qu’il commence véritablement sa plongée progressive dans l’horreur grâce à cette forme : le 4/3 souligne la volonté d’être proche de l’être humain, les plans en caméra subjective nous permettent de nous identifier encore plus au héros, le travail irréaliste du son permet de souligner l’horreur des situations, le surréalisme de la réalisation (rappelant un peu Apocalypse Now) et l’emphase volontaire du jeu d’acteurs illustrent la folie de la guerre tout en offrant un aspect envoutant… Tous ces éléments notamment amène le spectateur à, petit à petit, oublier la narration pure pour plonger dans la folie et l’horreur absolue dont le summum est atteint avec la scène totalement terrifiante de la grange (grâce en grande partie au travail sur le son). Œuvre nous permettant de découvrir le prix qu’ont payé les habitants de Biélorussie lors de ce conflit, Requiem pour un massacre est une véritable expérience plus qu’éprouvante spoiler: (on voit tout de même l’assassinat réel d’une vache)
et tout simplement un des plus grands films de guerre de tous les temps !
Cadreum
Cadreum

60 abonnés 779 critiques Suivre son activité

5,0
Publiée le 18 juin 2025
Qui est le film ?
Sorti en 1985, Requiem pour un massacre est le dernier film d’Elem Klimov, cinéaste soviétique rare et souvent muselé, dont l’œuvre culmine ici dans une forme de cinéma terminal. Adapté d’un roman coécrit par Ales Adamovich, survivant de l’occupation nazie en Biélorussie, le film s’inscrit dans une tradition soviétique de mémoire de la Seconde Guerre mondiale, mais il en subvertit tous les codes. Ce n’est pas un film de guerre, mais un film d’après la guerre comme si l’événement était déjà digéré dans la chair, inscrit dans les visages, et que le cinéma, en retard sur l’histoire, n’avait plus d’autre choix que de hurler ce qui n’a pas été dit.

En surface, Requiem pour un massacre suit Flyora, un adolescent biélorusse qui rejoint les partisans et plonge, en quelques jours, dans un cycle d’atrocités dont il sortira méconnaissable. Mais cette trajectoire est un leurre. Très vite, le film bifurque : il ne raconte plus une progression, mais une désagrégation. Le récit s’efface derrière l’expérience.

Que cherche-t-il à dire ?
Klimov ne veut pas seulement dénoncer les horreurs nazies. Il ne veut même pas "représenter la guerre". Son projet est plus radical : il cherche à désintégrer la possibilité même de représenter. À faire sentir la guerre comme une crise des sens, une suspension du langage, une impossible restitution. Ce qui importe, ce n’est pas de montrer ce qui a eu lieu, mais de rejouer, à travers le médium lui-même, la perte de toute intelligibilité.

Le film installe une tension fondamentale entre le visible et l’insupportable. Il ne documente pas une mémoire, il l’habite de l’intérieur, au risque d’un effondrement total de la représentation.

Par quels moyens ?
Au fil du film, le visage d’Aleksei Kravchenko devient un territoire. Klimov filme son acteur avec une obstination troublante : caméra collée à son regard, jusqu’à l’effraction. La chair se décompose. Les yeux se voilent. La stupeur remplace la peur. Ces gros plans, parfois tenus au-delà du supportable, ne nous donnent pas à voir une émotion : ils nous obligent à y loger, à traverser l’irreprésentable en s’y confrontant. C’est un geste politique autant qu’esthétique : abolir la distance.

Alors que Flyora croit être sauvé, les bombes pleuvent. Le son devient une matière déformée : larsens, bourdonnements, silences saturés. Le mixage sabote notre confort d’auditeur. Le fracas devient migraine. Klimov n’illustre pas une attaque : il fait vivre l’expérience auditive du trauma, où l’oreille ne sait plus distinguer le danger du monde.

L'instant le plus mémorable du film est son long plan-séquence en quasi-temps réel, sans effet consolateur. Les bourreaux sourient, plaisantent, pendant que les villageois sont entassés dans une grange. Puis le feu, les tirs, les rires et l'horreur. Le plan ne coupe pas. Il refuse le montage comme échappatoire. C’est une séquence de cinéma qui se refuse à devenir cinéma, à devenir "scène".

À la fin, alors que Flyora tire sur une photo d’Hitler, les images d’archives remontent le cours du siècle. Le film tente de détruire son propre moteur narratif. C’est un geste désespéré, un acte de cinéma magique : "Et si l’on pouvait, en remontant le temps, empêcher ce qui vient d’être vu ?" Mais l’illusion se brise. La guerre a déjà eu lieu.

Où me situer ?
Ce film n’a pas de hors-champ critique. Il est là, tout entier, comme une pierre dans la bouche. Et ma place, face à lui, n’est pas celle du commentateur, mais de celui qui reçoit.

Je sors alors du film vidé. Mais pas vidé comme on l’est d’un film intense. Requiem pour un massacre me laisse une pensée brûlante. Et pourtant, c’est justement parce qu’il refuse le lyrisme, refuse l’explication, qu’il produit cette puissance.

Quelle lecture en tirer ?
Requiem pour un massacre est un seuil. Un point où le cinéma cesse d’être un art de la représentation pour devenir un art de l’épreuve. Il ne raconte pas une histoire : il transmet un choc. Ce choc n’est pas un effet. Il est la forme même du film. Et cette forme, paradoxalement, est d’une lisibilité limpide : on comprend tout parce qu’on ne comprend plus rien, parce qu’on sent, au fond du ventre, ce que le film veut nous faire éprouver.

Ce n’est pas un film sur la guerre. C’est un film sur ce que la guerre fait au regard. Sur ce moment où l’image cesse de contenir le réel, où les mots deviennent inopérants, et où ne reste qu’un cri muet, prolongé par le dernier plan.
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