Dès son premier film, il m’a semblé évident que Albert Dupontel était destiné à devenir un phénomène unique au sein du cinéma français : l’un des rares, en France mais plus largement au monde, à s’inspirer aussi directement de Chaplin, sans intermédiaires, dans sa manière de faire rire avec des histoires sérieuses, ou dans sa gestion militaire du corps comme instrument de cinéma. ‘Au revoir là-haut’, luxueuse adaptation en costumes d’époque, constituait une étape majeure dans sa carrière. ‘Adieu les cons’ en impose une autre, comme une évidence. Il pourrait démarrer comme une de ses comédies sociales absurdes de Delépine et Kervern : une coiffeuse condamnée suite à une intoxication à la laque s’associe avec un ingénieur-système en plein burn-out et un archiviste aveugle pour retrouver l’enfant qu’on l’a forcée à faire adopter sous X trente ans plus tôt. Pour ce qui est de dénoncer l’absurdité du monde et des rituels sociaux et la vilénie du système, Dupontel n’a pas grand chose à envier aux deux grolandais mais il maîtrise sans doute beaucoup mieux qu’eux la capacité à toujours garder le cap et de ne pas s’égarer entre les saynètes délirantes et les caméos des potes. En outre, il parvient, là aussi avec une aisance qui n’appartient qu’à lui, à injecter soudainement du drame au détour d’une référence sur l’écriture illisible des médecins, à vous tirer subrepticement une larme, avant de rebondir sur une vanne qui dédramatise le tout. Il est comme ça, capable de souffler le chaud puis le froid (mais jamais le tiède) sans rendre malade qui que ce soit. Et s’il fallait épicer d’un brin de mélo - mais attention hein, du beau mélo, celui dont la douceur assumée fait mouche - et même d’un soupçon de polar et de thriller pour lier l’ensemble, c’est possible aussi, et c’est pratiqué avec suffisamment de finesse pour ne pas laisser la moindre impression d’union forcée. En fait, modeste dans ses moyens, modeste dans sa durée, modeste dans son message dominant, (l’amour, ça peut tout sauver), immense dans ses ambitions formelles et sa soif de cinéma, ‘Adieu les cons’ est une de ces oeuvres-monde, qui unifient l’ensemble du 7ème art et réconcilient toutes les chapelles, touchent à tous les genres, présentent à la fois des particularismes culturels marqués et une universalité de fait. La dernière fois que j’ai eu le bonheur de tomber sur quelque chose d’aussi réjouissant, c’était ‘Parasite’ de Bong Joon Ho. c’est vous dire à quel point ce genre de proposition n’arrive pas tous les jours !