Albert Dupontel semble être à Terry Gilliam ce que Lovecraft fut à Edgar Allan Poe, avec ceci de différent que les premiers ont aujourd’hui l’opportunité de se témoigner leur admiration réciproque. Adieu les cons est un constat, celui d’un monde cintré dans le costard cravate du CAC40 et qui semble trouver dans la déshumanisation en cours le signe d’un progrès inexorable – quoique indésirable. Il y a, dans les digressions biographiques endiablées, les teintes surannées, la sublimation du trivial (voire du franchement laid), quelque chose du réalisme magique à la Jeunet. Dupontel filtre, coupe et remonte le monde pour le rendre moins insupportable, trouver la féérie dans les ascenseurs de verre de la Défense. Un scénario à la Gilliam dans une esthétique à la Jeunet, donc. On retrouve l’absurdité bureaucratique de Brazil, avec toutefois une vraisemblance, une proximité avec le réel bien plus prononcée dans Adieu les cons. Umberto Eco disait que la bonne parodie ne fait qu’anticiper ce qui adviendra si rien ne change, si la dynamique du phénomène n’est pas brisée à temps, si on en comprend pas le fondement, la logique, donc la fin nécessaire (et tragique). Brazil était une parodie, Adieu les cons ressemble davantage à une radioscopie. L’idée n’est plus de nous alerter de la dérive d’une société mais plutôt de nous placer devant le fait accompli. L’Etat n’est pas potentiellement dangereux dans son monopole de la violence légitime, il l’est déjà. La bureaucratie n’est pas une machine monstrueuse bientôt hors de contrôle, elle est hors de contrôle. L’entreprise n’est pas un rouleau compresseur en puissance, elle roule déjà sur les uns tandis que les autres se maintiennent dessus en équilibre précaire. La seule échappatoire – pour le spectateur comme pour les personnages – face à l’absurdité de la condition humaine sous un système comme celui-ci est le burlesque, l’absurde lui-même : combattre l’absurde par l’absurde. Montrer aux « cons » qu’il n’ont pas le monopole de l’absurde. « être bien intégré dans un monde de taré je ne suis pas sûr que ce soit une réussite » peut-on entendre de la bouche d’Albert Dupontel – qui expie par son personnage toute sa rage libertaire. Après les gueules cassées de la premières guerre mondiale (Au revoir là-haut) Dupontel revient à ses contemporains pour s’intéresser au gueules cassées du XXIème siècle. Les tribulations de ces homo economicus ratés, ces déserteurs du système capitaliste et bureaucratique (deux mondes qui n’en font qu’un) sont exagérément burlesques, mais elles sont le fait de personnes hautement conscientes. Trop consciente peut-être.
Dans Brazil c’était le rêve qui offrait le dernier exil, une fois le burlesque consommé, dans Adieu les cons c’est la mort. Cette fin tragique mais inévitable souligne un certain pessimisme chez Dupontel qui déjà dans Bernie ne trouvait d’autre issue pour son personnage que l’exécution sommaire. Dans un contexte très différent, les deux personnages principaux finissent par tomber sous les balles de la police, dans les bras d’une femme – qui chez Dupontel est souvent l’avenir de l’homme.
Notons, par ailleurs, que tous les personnages féminins du film représentent un espoir, un sparadrap sur la plaie ouverte de la société : la femme du médecin amnésique, la fille de l’ascenseur, Suze bien sûr. En étant le plus inclusif possible, Adieu les cons n’auraient certainement pas pu s’appeler Adieu les cons et les connes. C’est en quelque sorte l’idéal masculin, la virilité dans l’acceptation contemporaine du terme, qui est donné pour responsable des malheurs du monde. Une virilité froide et brutale qui atteint des sommets de cynisme dans la discussion surréaliste entre le PDG du groupe et le pseudo-psy tueur en série
, puis dans le peloton d’exécution final sous les aboiements inhumains de la meute en uniforme.
« C’est la société qui est bien faite, elle met des uniformes aux cons pour qu’on puisse les reconnaitre ». Cette fois-ci la phrase n’a pas besoin d’être prononcée, elle est déjà dans toute les têtes.