Huis clos à déguster
Soyons clairs, ce drame historique, inspiré de l’ouvrage de Rosella Postorino, est un film italo-allemand, ce qui signifie que de la réalisation aux moyens techniques en passant par la production, tout est italien, jusqu’au cinéaste Silvio Soldini, mais la distribution est allemande comme la langue utilisée par les protagonistes – fort heureusement -. Durant la Seconde Guerre mondiale, Rosa est recrutée comme « goûteuse »pour le chef du parti nazi, Adolf Hitler. Trois fois par jour, la jeune femme et d'autres camarades doivent manger afin de s'assurer que la nourriture n'est pas empoisonnée. Chaque bouchée sera peut-être la dernière... 128 minutes sous tension extrême qui, à vocation instructive indispensable, lève le voile sur ce qui a été tu.
Il était inévitable que ce roman, La goûteuse d'Hitler, soit adapté au cinéma, eu égard à son histoire fascinante. L'autrice s'est inspirée des déclarations d'une Allemande de 96 ans, Margot Woelk, laquelle, en 2014, a accordé un entretien à la presse et révélé avoir été, durant deux ans, l'une des goûteuses personnelles du Führer, près de son bunker en Prusse orientale. Tout est ici plus que soigné ! La bande-son, les décors et couleurs inspirés de véritables photos des années 1940, notamment avec des tons gris-bleu et magenta. La mise en scène est aussi morne que le quotidien de ces 7 femmes, mais le scénario parvient à nous faire vivre de l'intérieur l'expérience d'une jeune allemande de l'époque, subissant son destin dans un pays qui se défait peu à peu, à mesure que les troupes soviétiques approchent. L'intérêt vient moins du suspense, en prévision d'une éventuelle ultime bouchée, que de la condition du peuple, dans une Allemagne de plus en plus aux abois, et plus précisément d'une poignée de femmes à la fois privilégiées et victimes d'un régime barbare. Exigeant pais passionnant.
L’interprétation est remarquable avec en haut de l’affiche Elisa Schlott, que je découvre dans ce film, Max Riemelt – excellent dans La belle affaire -, et Alma Hasun, déjà aperçue dans des films à costumes comme Corsage -. Mais tous les seconds rôles sont admirablement tenus. Cadencé par chaque repas pris, le film courait le risque de vite tourner en rond. Mais, intelligemment, le cinéaste a tourné sa caméra vers ses sept « rats de laboratoire », ses sept victimes quasi cloîtrées constamment en sursis, à distance du Mal toujours hors-champ. Elles forment peu à peu un groupe étrange et partagé, fait de jalousies puis d'une certaine solidarité prudente. Le film porte aussi la question de la mince limite entre la victime et le complice symbolique, elles qui ont finalement protégé le mal. Encore, allez-vous me dire, une nouvelle description de l'environnement du monstre, après, par exemple, sa secrétaire dans La Chute, ses généraux félons dans Valkyrie ou encore son éminence grise décrite dans La Fabrique du Mensonge. Celle-ci, outre ses qualités intrinsèques, a le mérite de l’authenticité et de l’originalité.