Il y a dans Rabia un parfum de cendre et de poussière, une torpeur qui étreint le cadre et étouffe la lumière. Le premier long-métrage de Mareike Engelhardt ne cherche ni à expliquer ni à juger. Il scrute, au plus près, la mue d’une jeune femme happée par l’illusion d’un ailleurs salvateur, pour mieux révéler la mécanique de l’embrigadement. Dans cet espace clôt qu’est la maison de Madame, les murs suintent d’un silence pesant et de fatalité.
Jessica a 19 ans. Elle quitte la France avec l’espoir d’un renouveau, et se retrouve Rabia, un nom neuf pour une peau qu’elle peine à habiter. Le film ne s’attarde pas sur les prémices de sa radicalisation – quelques images, quelques dialogues suffisent à esquisser le manque qui l’a précipitée dans cette quête. Ce qui intéresse Engelhardt, c’est le processus d’effacement.
Loin d’un film didactique ou démonstratif, Rabia adopte la forme d’un huis clos aride, où chaque ordre prononcé par Madame vient resserrer l’étau. Ici, la soumission n’est pas brutale mais insidieuse, pernicieuse. Elle s’infiltre dans les gestes du quotidien, dans le rituel de la prière, dans l’attente d’un mariage qui scellera définitivement le sort de ces jeunes femmes.
Peu de portes claquent dans Rabia ; les verrous sont mentaux, et les clés semblent perdues d’avance. La photographie joue sur une lumière blafarde qui écrase les perspectives, comme si toute échappatoire était impensable. Les rares extérieurs, brûlés par le soleil syrien, n’offrent qu’un autre type d’étouffement, celui d’un horizon sans issue.
Face à cette prison à ciel ouvert, Megan Northam compose une Rabia d’une fragilité inquiétante. Elle incarne à la fois la ferveur et l’errance, la détermination et le doute. Lubna Azabal, quant à elle, insuffle à Madame une ambiguïté glaçante : figure maternelle et bourreau tout en douceur, elle déploie son emprise avec une redoutable subtilité.
Mais si Rabia capte avec une justesse clinique le processus d’endoctrinement, il laisse en suspens une question essentielle : pourquoi ? Le film, en évacuant les motivations profondes de Jessica et de ses compagnes d’infortune, prend le risque d’une abstraction qui bride parfois l’empathie. Le basculement de l’héroïne dans la hiérarchie de la maison semble précipité, comme si des étapes avaient été escamotées.
Et pourtant, malgré ses ellipses et ses zones d’ombre, Rabia laisse une empreinte. Parce qu’il ne cherche pas à édifier ni à condamner, mais à faire ressentir. Parce qu’il ne cède ni à la surenchère spectaculaire ni au naturalisme froid du documentaire. Il n’est pas tant question de violence physique que de dissolution progressive, d’une disparition de soi au profit d’un dogme, d’un idéal.