Il existe des films puissants, pesants, désagréables et au final impressionnants : Nitram fait partie de ceux-ci.
Nitram vit chez ses parents, où le temps s’écoule entre solitude et frustration. Alors qu'il propose ses services comme jardinier, il rencontre Helen, une riche héritière marginale qui vit seule avec ses animaux. Ensemble, ils se construisent une vie à part. Elle seule sait l'aimer tel qu'il est. Lorsqu'elle disparaît tragiquement, la colère et la solitude du jeune homme ressurgissent. Commence alors une longue descente qui va le mener au pire.
Le réalisateur australien Justin Kurzel dresse, dans ce long métrage singulier, le portrait psychologique du meurtrier de la tuerie à grande échelle de Port-Arthur en Tasmanie, en 1996, ayant fait près de 35 morts et une vingtaine de blessés. Là où « Elephant » de Gus Van Sant restait sur une approche très factuelle d’une fusillade similaire (celle de Columbine aux Etats-Unis), ici le film s’intéresse surtout aux fragilités mentales de son personnage principal.
La violence est omniprésente mais elle n'est le plus souvent que suggérée. C'est un climat de tension qui règne, de souffrance et de rage mal contenues. Le personnage n'est que sensibilité exacerbée.
Il ne sait pas gérer ses frustrations, alors chaque fois il va un peu trop loin, comme lorsqu'il ne sait pas décoder ni les signes ni les paroles lorsque des inconnus ne souhaitent pas faire plus ample connaissance. Son attitude en devient gênante, voire glaçante lorsqu'on lit la violence enfouie sur son visage presque grimaçant, celle-ci prête à exploser à tout moment. Il n'a absolument aucune aptitude sociale, et le plus souvent (mais pas toujours) il ne semble éprouver aucune empathie. Et pourtant paradoxalement, dans la majeure partie du film on le sent aussi extrêmement humain, exubérant dans ses effusions de joie, à la manière d'un enfant, ou de souffrance qu'il contient si mal. Il est par ailleurs tellement impulsif et destructuré qu'il est incapable de considérer que ses actes et ses paroles puissent avoir le moindre impact sur autrui. Il ne vit que l'instant présent. Jusqu'au dernier quart, où là il devient méthodique, décidé à exécuter un plan fomenté depuis un certain temps. Toute l'humanité dont il avait pu faire preuve, ou qu'il avait feintée à la perfection, ne fait plus partie de lui. Il avait été dépeint comme un humain impulsif,
mais au final c'est véritablement un psychopathe, allant jusqu'à tuer aussi des enfants. L'horreur à son paroxysme.
En filmant les mois qui précèdent l'innommable, le film s'axe donc beaucoup sur la psychologie du personnage et ça me plait, et je ne peux que comprendre, car comme moi-même, le réalisateur, choqué par cet événement tragique, a cherché à entrer dans la tête de l'assassin. C'est un drame absolument terrible, mais lorsque l'on s'intéresse un tant soit peu à la psychologie/psychiatrie, il existe un tel mystère autour de ces cerveaux habités par la folie que ça en devient fascinant. D'autant plus lorsqu'a priori il n'y a pas de traumatismes vécus dans l'enfance, du moins d'après l'histoire. Si ce n'est qu'il a grandi avec une mère plutôt castratrice et un père totalement effacé, laissant tout passer. Nitram n'a pas vraiment pu se construire. Mais cela n'explique pas tout, loin s'en faut!
Je pense qu'aucun autre acteur que Caleb Landry Jones aurait pu interpréter avec une telle perfection ce rôle-là. Je l'ai découvert il y a quelques jours seulement dans Dogman, de Luc Besson, où il campait aussi le personnage principal. Je l'ai trouvé tellement époustouflant que j'ai fait des recherches sur lui, et c'est ainsi que je suis tombée sur Nitram. Le jeune acteur texan donne vie à ce personnage incandescent et troublant, enfermé dans une solitude qui l'obsède, avec un talent qui lui a valu le prix d'interprétation masculine au dernier festival de Cannes. Son jeu est tout simplement stupéfiant d'intelligence et d'émotion. Il dégage un tel charisme que j'ai personnellement été envoûtée. Je souhaite vraiment que sa carrière décolle, impatiente de le voir jouer d'autres rôles majeurs.
Au-delà du simple portrait, l'histoire de Nitram et des personnages qui gravitent autour de lui est vraiment prenante. Il ne s'agit pas d'une pure "dissection psychologique", mais d'une histoire passionnante lorsque l'on sait comment celle-ci prendra fin. Il y a du suspense, et sa relation avec Helen, femme solaire, est sublime. On se laisse porter par les moments de bonheur vécus par ces deux marginaux.
La photographie est très belle, c'est un film très esthétique, et même si Nitram est constamment sur le fil du rasoir, le réalisateur le rend attachant dans la première moitié du film. Je ne sais pas s'il aurait dû, ne serait-ce que par respect pour ses victimes. Mais l'Art est libre, et heureusement! En tout cas j'ai tellement aimé cette pépite du cinéma indépendant que je l'ai regardée à deux reprises, en l'espace de quelques heures. Et d'ailleurs c'est bien la première fois que j'écris une critique aussi longue!
À travers ce portrait glaçant, qui fait autant froid dans le dos que la tuerie qui en découle, le réalisateur propose un puissant plaidoyer contre la négligence de certains gouvernements (notamment États-Unis et Australie) vis à vis de la réglementation sur le port des armes à feux.