Tori et Lokita : ce ne sont pas tant des prénoms. Ils sont presque rien. Rien, sinon un lien, ténu, presque fictif : une amitié. Une promesse d’amitié, ou plutôt un pacte entre deux enfants sans nom, sans preuve.
Ils avancent, ensemble, dans une société qui ne leur parle pas, qui ne leur laisse aucun récit à habiter. Ce "mensonge", loin d’un simple stratagème narratif, devient l'acte d’insoumission : s’inventer une fratrie, c’est recréer une identité, s’adosser à une histoire quand toutes les autres vous sont refusées. Et c’est peut-être là que le film touche au cœur : dans cette nécessité de fiction pour survivre.
Mais ce qui, autrefois chez les Dardenne, permettait le rebond semble ici dissous. L’horizon est verrouillé. Les figures de compassion se raréfient.
Lokita est un être coincé entre l’enfance qu’on lui refuse et l’âge adulte qu’on lui impose, elle erre dans une zone grise. Ni victime au sens social classique, ni coupable : elle est ce que le système ne veut pas nommer. Elle est l’enfant de l’angle mort.
Et puis il y a la drogue, non comme sujet mais comme dispositif. Ce n’est pas l’illégalité dans laquelle ils évoluent qui choque, c’est sa continuité logique avec les structures du pouvoir : tout y est exploitation, réduction, rendement. Tori et surtout Lokita deviennent une extension de l’économie, une unité productive, coupée de toute narration. Ici, le néo-esclavagisme serait réel mais parfois j'ai dû mal à y croire.
Il faudrait parler de la mort, aussi. Ou plutôt de sa manière d’advenir : sans bruit, sans tremblement, sans témoin (ou presque). Une disparition sèche. Mais elle ne bouleverse pas la structure du récit, car il n’y a pas de structure.
Et pourtant. Quelque chose reste. Peut-être cette conviction que le lien, si ténu soit-il, précède tout. Ou ce sentiment que les Dardenne, en renonçant à la consolation, refusent aussi de mentir.